•        

                "Ulysse aux mille ruses" représente le mental.

                Balloté de ci, de là, sur des flots incohérents à vivre mille expériences sans réussir jamais à retrouver le lieu d'où il vient, et entraîné dans des aventures que tout désigne comme hallucinatoires, puisqu'il y a le pays des mangeurs de lotus (où l'on consomme une drogue d'oubli), les sirènes (dont le chant diabolique engloutit), la magicienne Circé (qui vous fait oublier qui vous êtes et vous condamne à n'être que des animaux, c'est-à-dire des corps sans conscience de soi), la grotte du cyclope dont on ne peut sortir, ou enfin Calypso qui figure le désir de séjourner aux antipodes de sa véritable patrie, il est bien l'image de notre condition lorsque nous sommes esclaves du mental.

              Et sa magistrale idée pour échapper à ce "trou de la mort" que représente la caverne de Polyphème (dont le nom signifie "celui qui parle à tort et à travers", donc pour ne rien dire) est bien l'unique moyen que nous possédions pour échapper aux ruses de notre mental attaché  à l'identification de toutes choses au moyen de mots.

            N'être "personne" libère.  Plus rien ne peut vous atteindre.

            Écoutons Phène (dont le nom signifie "apparence").

     

    ________________

     

    - Qui meurt ?

    - Personne !

    - Comment ?

    - L'apparence est une pensée...

     

    *   *   *

     

    Le Poète

    parle

     

    personne                                      personne

     

    ne dit

    mot

     

    Phène
    Feuillets Apocryphes
    (éditions Caractères, 2012)

    ________________

     

     

    D'où vient la parole ?

    Où s'en va-t-elle ?

    D'où vient la pensée ?

    Où s'en va-t-elle ?

    D'où vient le corps ?

    Où s'en va-t-il ?

    D'où vient la flamme ?

    Où s'en va-t-elle ?

    D'où vient le souffle ?

    Où s'en va-t-il ?

    D'où vient l'action ?

    Où s'en va-t-elle ?...

     

     

    Bouddha au lotus par Altayr

     

     


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  •       Aujourd'hui je me contenterai de reprendre textuellement la publication d'un auteur qui habite Fontenay-sous-bois mais qui, traitant sur facebook de l'Advaïta Vedanta, y signe "Sri Ramana Maharshi" (ici).

          L'illustration est également la sienne (tirée de Wikipedia). Moi qui pensais utiliser facebook pour des sujets plus profanes, c'est pourtant à travers ce site que je trouve les enseignements les plus riches et les plus profonds. Voici.

     *

     

             La grande Yogini Machik Labdrön (1031-1129) vécut au Tibet. Elle est considérée comme une dakini et une déité.

         Avant de mourir à presque 99 ans, elle livra son dernier chant, puis, dit-on, se fondit dans l'espace.

     

    « Vous pouvez réciter des mantras, accomplir des rituels,
    Connaître la totalité des enseignements,
    Toutes les écoles philosophiques et leurs théories,
    Mais cela ne vous fera pas réaliser Mahâmudrâ, la nature de l'esprit.
    Attachés à vos points de vue
    Vous ne faites qu'obscurcir la claire lumière de votre esprit.
    Respecter des vœux qui ne sont rien d'autre que des concepts
    Blesse d'une manière ultime votre pratique spirituelle.


    Restez libres de toute élaboration mentale,
    Libres de considération pour vous-mêmes,
    Comme les vagues de l'Océan, naissant et mourant spontanément,
    Sans concepts, sans attachement à aucun point de vue,
    Dans la pureté primordiale de l'esprit,
    Comme une seule lueur qui dissipe l'obscurité,
    Et d'un coup vous réaliserez les enseignements des sûtras, des tantras
    Et de toutes les écritures.


    Tous les phénomènes sont comme des oiseaux qui traversent l'espace.
    À cet instant, cela a du sens de rechercher l'essence de l'esprit.
    Lorsque vous regardez l'esprit, il n'y a rien à voir.
    Dans ce "rien à voir" vous verrez le sens profond.


    La vue suprême est au-delà de toute dualité sujet-objet.
    La méditation suprême est sans méditation.
    L'activité suprême est sans action.
    Le fruit suprême est dépourvu d'espoir et de peur.
    La vision suprême est sans point de référence.
    La méditation suprême est au-delà de l'esprit conceptuel.
    La pratique suprême est celle qui ne fait rien.
    Le fruit suprême échappe à tous les extrêmes.
    Si vous réalisez cela, l'illumination est atteinte.
    Si vous pénétrez la voie de Mahâmudrâ, vous atteindrez la nature essentielle.
    Tout concept sera tranché, tout enseignement réalisé,
    La perfection atteinte, les signes de réalisation accomplis
    Et vous traverserez l'océan de l'illusion. »

     
    *

          Je souhaiterais l'apprendre par coeur...

        Et ce m'est une occasion pour préciser que, comme vous l'avez sans doute remarqué, je ne vois nulle différence entre l'enseignement du Vedanta et le Bouddhisme tibétain quand il s'agit de la Vérité ultime et de l'ultime Réalisation. Les formes de rituels seules peuvent varier, mais la véritable pratique, la pratique méditative, demeure la même puisqu'il n'y en a qu'une qui puisse être utile : celle qui consiste à rester centré dans la présence à soi-même tout en vivant normalement.

     

     

    Machik Labdrön

      

     


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  •  

             Après maints détours aujourd'hui je reviens à Kabîr... Un poème de Kabîr s'impose. Mais lequel choisir, quand ils sont tous si beaux ?

        Allons, ce sera celui-ci dont le numéro est si parfait que même les médecins s'en servent...

     

     

    Un poème de Kabîr

     

    XXXIII

     

         Où est l'utilité des mots puisque l'amour a enivré mon cœur ?

         J'ai enveloppé le diamant dans mon manteau : pourquoi le découvrir à tous moments ?

         Quand le plateau de la balance était léger, il montait... à présent qu'il est chargé à quoi bon peser sur lui ?

         Le cygne a pris son vol jusqu'au lac qui est là-bas derrière les montagnes ; pourquoi rechercher les mares et les fossés ?

           Ton Seigneur est en toi ; pourquoi tes yeux s'ouvriraient-ils au monde extérieur ?

     

         Kabîr dit : « Écoute mon frère ! mon Seigneur m'a ravi et m'a uni à Lui... »

       

         (La Flûte de l'Infini - traduction de Henriette Mirabaud-Thorens -
    Gallimard poésie)

     

    NB : Il semble que Kabîr n'ait jamais rien écrit, étant illettré. Mais il avait de nombreux disciples, qui notaient ses paroles. Et c'est ainsi que sont arrivés, plusieurs fois traduits dans les différentes langues indiennes, ces poèmes dus ici à l'interprétation anglaise de Rabindranath Tagore. J'en ai légèrement modifié la ponctuation...

     

     


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  •       Tandis que les arbres semblent frappés d'une maladie mortelle et cependant se laissent dépouiller de leur substance dans un éclat qui nous inonde de lumière et de douceur ; alors qu'approche cette pleine lune (considérée comme "super" parce qu'on la verra plus grosse que d'habitude) qui, dans le mois du Scorpion, appelle à travailler sur les émotions liées en nous à la mort, j'aimerais citer ici quelques propos de Satprem (1923-2007), ce breton qui devint en Inde le proche collaborateur de Mirra Alfassa ("Mère", née à Paris en 1878, décédée à Pondichéry en 1973), la compagne d' Aurobindo (1872-1950) dont il avait fait la connaissance en 1946, son oncle étant le dernier gouverneur de ce comptoir français avant la décolonisation. 

     

    Dépouillement

     

           C'est en faisant du vide dans ma bibliothèque que je me suis retrouvée face au livre de Frédéric de Towarnicki : Sept jours en Inde avec Satprem (Robert Laffont, 1981) qui à l'époque m'avait intriguée tout en me laissant plutôt déconcertée par cette recherche d'une évolution "physique" de l'homme ; à cette époque on se faisait fort d'utiliser la science des Yogis pour transformer notre espèce sensée évoluer vers un organisme plus "subtil" et acquérir des pouvoirs... !

           En fait ce qui aujourd'hui me frappe, c'est l'éveil que ce grand contemplatif, perpétuellement en quête d'immensité depuis son enfance de marin, a subitement connu lorsqu'il fut déporté en camp de concentration pour faits de résistance, à l'âge de 20 ans. 

           Voici quelques extraits de ses déclarations au journaliste qui l'interroge dans le livre mentionné ci-dessus, au sujet des camps nazis. Je reproduis exactement le graphisme et la ponctuation tels qu'ils apparaissent dans le texte (" T " représente Towarnicki).

     

    «   Ah ! ça... Ça, c'était la grâce brutale qui m'a été faite. Justement parce que j'avais tellement besoin de... de vérité - "vérité", enfin, je ne sais pas quel mot employer. Ce besoin D'ÊTRE, disons. Oui, ce besoin d'être.

        Parce que ce besoin était là, je crois que la grâce m'a été faite, brutalement, de commencer à toucher une vraie réponse !

    T : Les camps vous ont fait toucher le fond de certaines choses ?

          Ah ! Ils m'ont merveilleusement aidé d'une façon : c'est en démolissant toutes les valeurs humaines. Tout  a été saccagé, dévasté ; et pas seulement par ce que je voyais, mais par ce que je vivais. J'étais... J'avais vingt ans, n'est-ce pas - exactement vingt ans quand je suis allé là-dedans.

    ( ... )

    T : Ils vous ont emmené où ?

          On m'a emmené en prison. Et puis ça a commencé.

         Ça, ce ne sont pas des choses à... Ce ne sont pas des choses à évoquer.

      Mais enfin, tout cela a brisé... m'a brisé, m'a NETTOYÉ merveilleusement - affreusement, mais merveilleusement. Parce que j'aurais mis combien d'années à me dépouiller de tout ce revêtement social, familial, intellectuel, culturel, tout ce qu'on m'avait mis sur le dos pendant vingt ans ?  Vingt ans d'éducation occidentale.

          Eh bien, tout ce qu'on m'avait mis sur le dos a été brisé, moi y compris (ce que je croyais être moi).

           C'était une espèce de néant.

           Surtout ça : ce que je croyais être moi.

           Je croyais que c'était beaucoup de musique, de la poésie, de ceci et de cela, et puis tout cela, c'était cassé. Cassé devant une espèce de substance humaine qui tout d'un coup découvrait la mort, la peur, l'horrible chose humaine, et qui se disait : mais quoi, quoi, quoi, qu'est-ce... ? N'est-ce pas, à ce moment de l'existence, il n'y a plus de barrières entre l'homme qui fait mal et celui qui le subit. il n'y a pas "l'homme de la Gestapo" et "la victime de la Gestapo", ou le SS et le prisonnier. Il y a une espèce d'horreur dans laquelle on est. Il n'y a pas D'AUTRES, n'est-ce pas. On est... on est totalement dans l'horreur. L'horreur, ce ne sont pas les autres : on est dedans.

          Alors ça a été... ça a brisé d'une façon si... si radicale tout ce que je pouvais être, ou tout ce que je croyais être, que tout d'un coup j'ai été précipité dans... mais dans la seule chose qui restait : dans ma peau.

          Oui, tout d'un coup, ça a fait une joie extraordinaire. Tout d'un coup, j'ai été comme au-dessus de tout ça, je dirais presque "riant". Comme si, tout d'un coup, de cette dévastation, j'émergeais dans un lieu qui était... qui était "royal". Je n'étais plus prisonnier ; je n'étais plus attaqué ; je n'étais plus... J'étais au-dessus et je regardais ça avec... avec un rire presque.

         Et alors, brusquement, c'était comme le gosse qui était en mer, en bateau, qui était comme un roi. » 

     
         On se demande souvent pourquoi Dieu permet la souffrance, et cela conduit certains à rejeter l'idée de Son existence. Pourtant dès le premier Testament nous trouvons le Livre de Job, dans lequel nous Le voyons autoriser Satan à infliger les pires épreuves à celui qui est son meilleur serviteur ; puis dans le second, nous avons l'exemple de Jésus, qui acceptera les outrages et la torture par amour pour Son Père. Non pas, comme on le prétend souvent, "pour nous les éviter"... mais pour nous montrer la route.

        Nous nous étonnons souvent du courage exemplaire, et même de la tranquillité apparente dont font preuve ceux qui sont confrontés à une situation catastrophique : c'est qu'alors leur véritable nature a enfin l'opportunité de se faire jour.

        Bien sûr, souffrir ne sera jamais une obligation et il est naturel que nous nous en détournions ; mais les souffrances ou la violence subie sont souvent la voie royale vers la compréhension de qui nous sommes vraiment, et nombreux sont les cas rencontrés, chez les "saints" d'autrefois ou les "éveillés" d'aujourd'hui, pour qui une grande souffrance a été le déclencheur de leur réalisation spirituelle.

          Et qu'on aille pas parler de "sublimation" ou d'une quelconque aliénation mentale ! Satprem le souligne bien comme tant d'autres : la peur de la mort a été transcendée, et il en ressort une sensation de FORCE si puissante qu'on éclate de JOIE en permanence.

        « Et alors quand il n'y a plus rien, justement, eh bien il y a tout d'un coup un "quelque chose" qui est subitement d'une plénitude à craquer.

      (...) Je n'ai pas le souvenir d'un instant privilégié là-dedans, sauf celui où, tout d'un coup, dans cette effrayante nullité, j'ai émergé à une indicible joie... (je ne peux pas dire, je ne sais pas quel mot employer, parce que ce n'est pas "joie").  Tout d'un coup, j'ai émergé dans quelque chose qui était extraordinairement pur et fort - FORT, n'est-ce pas, FORT : plus rien ne pouvait me toucher.

          (...) Une force - une force, n'est-ce pas. Quelque chose qui faisait que j'étais comme subitement invulnérable. Et plus rien ne pouvait rien sur moi.

           C'était cela le premier contact avec... (maintenant, comme je le comprends !), le premier contact avec la vérité, avec ce que l'on EST - ce que tout homme EST, entendons bien, parce que quand on touche à ce commencement d'ÊTRE là, on touche à ce qui est là partout. Dans un autre homme, ou dans une plante, ou dans un animal, on touche à l'être même du monde. Et l'être même du monde, c'est quelque chose qui est plein, puissant et... "royal".   »

     

    Satprem

     

     


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  • Suite de cet article
     

     

    Spirit of Flight - Josephine Wall

      

     

        «  Le monde n'existe que dans votre tête, ou mieux dit, votre monde est votre mental. Pour vous, il n'existe rien d'autre que votre esprit. Tout ce que vous voyez et ressentez et une projection de votre psyché.

         Ayant saisi cela, les hindous  ont déclaré que le monde est maya, illusion : un monde qui semble réel mais qui n'est qu'un décor de carton-pâte dans une boîte crânienne. Comment transcender une chose inexistante ?

         Si vous comprenez que c'est une illusion, vous êtes en bonne voie. Le rêveur conscient de rêver est sur le point de s'éveiller. »


        «  Le monde tel que vous le voyez est l'ombre de vos pensées, il s'efface en même temps que votre mental. Pour l'homme en état de non-mental on ne peut pas dire qu'il ne reste rien, que tout est annihilé ; simplement tout ce qu'il a connu jusque là est anéanti et il entre dans l'Inconnaissable, la Réalité que le mental ne connaîtra jamais.

        Le monde est une projection, l'Existence est réelle. Quand le monde disparaît, l'Existence apparaît dans son absolue Splendeur. »

    *

        «  La réalité est dure, elle fait voler vos rêves en éclats, mais vous n'en tirez aucune leçon et ne mûrissez pas. La répétition des mêmes cercles vicieux vous conditionne de plus en plus profondément : c'est cela, l'état d'ignorance.

         (...) La répétition est le propre d'un robot, non d'un être humain. Examinez votre passé : les mêmes gestes, les mêmes préoccupations, les mêmes colères et les mêmes tristesses (...).

         (...)  Il vous arrivera aussi d'être honteux le jour où vous comprendrez que votre vie a été une pantalonnade.

         Vos compagnons de route sont vos pensées. Ce que vous trouvez beau n'a rien de particulier, ce que vous trouvez laid non plus. Les choses qui vous semblent désirables n'ont aucune valeur et celles que vous négligez sont les seules qui en valent la peine. Tout est mis à l'envers, vous vivez dans le chaos.

         On me demande souvent : " À quoi sert un maître ?" Un maître est nécessaire pour vous inoculer quelque chose de nouveau, d'inconnu. Vous ne pouvez pas vous extirper tout seul de votre mental, c'est aussi difficile que de vous soulever vous-même en tirant sur les lacets de vos chaussures. Ce que vous faites est toujours une manœuvre mentale, votre ego tire les ficelles et vous fait croire ce qu'il veut. »
     

       « Krishnamurti affirmait que le maître n'est pas nécessaire. Il avait raison et tort à la fois. L'homme conscient comprend qu'il n'a jamais eu besoin de maître, mais de s'éveiller : "Je divaguais, j'aurais pu m'en rendre compte tout seul..." C'est ce qu'on se dit après coup ; mais avant que la métamorphose n'ait lieu on ne peut même pas l'imaginer, parce que l'imaginaire lui-même appartient au mental, au monde onirique ! Krishnamurti a eu ses propres maîtres : Annie Besant et Leadbeater.

         L'homme égocentré adore croire qu'il n'a besoin de personne. Nulle part on ne trouvait une aussi grande concentration d'égoïstes que dans le public de Krishnamurti. Ces gens étaient très satisfaits d'entendre qu'ils ne devaient pas s'abandonner à un maître : cela leur permettait de conserver leur ego intact. »


    Rajneesh - Zen, retour à la Source -
    chapitre 9 ("Il fut beaucoup moins ému...")

       Tarot de la transformation - Rajneesh

     

     


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