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           J'aimerais, en ce début d'année 2018, revenir à ces poèmes de Toukârâm dont les derniers sont les plus émouvants. En effet, dans l'édition citée des "Psaumes du Pèlerin", les textes semblent disposés suivant une gradation qui va du plus narratif au plus mystique.

            Voici donc le n° XCVIII.

           

     

     

    Partout je vois tes empreintes,
    le tout de tout est plein de toi.
    Forme, qualité, nom, Tout porte ta ressemblance.
    O couleur-de-nuage, toi ôté rien ne reste.


    La terre où je me roule, ton piédestal.
    Chaque jour, chaque instant sont bénis,
    ton amour comble mon cœur, toujours.


    De partout, mon Dieu, tu me pénètres ;
    espoirs, occupations, plus rien de terrestre.
    Où irais-je ? Que ferais-je ?
    Sur mes lèvres, sur mon cœur ton Nom, toujours.


    Mon unique conversation, parler de toi,
    tes noms, tes gestes, ta gloire.
    Le riz, les fruits, le bétel que je mange,
    des offrandes rituelles pour toi.
    Ma marche, une procession autour de toi,
    mon sommeil, une prostration devant toi.
    Tout ce que je vois, tout ce que j'entends,
    ton visage, ta voix.


    Étang, rivière, fontaine, tout est sacré :

    toute eau, le Gange.
    Palais, châteaux, maisons, chaumières,
    huttes, tout est ton temple.
    Toute parole me dit ton nom.


    Nous, serviteurs du Seigneur, dit Toukâ,
    le bonheur d'amour nous comble, toujours.


    Toukârâm, Psaumes du Pèlerin, Gallimard

      

     

     

     

     


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  •        À vouloir conserver un seul blog sur tous les sujets, j'ai du mal à faire des rubriques précises ! Toukârâm, qui mériterait sa propre rubrique car j'évoquerai plusieurs de ses poèmes, restera dans "citations" ; mais on le trouvera aisément par "recherche".

           Pour faire suite à l'article précédent où je l'ai un peu présenté, j'ajouterai ici que certains de ses textes sont difficiles à comprendre sans l'aide des commentaires ajoutés à la fin de l'ouvrage : soit qu'il se plaigne de son entourage familial qui le freine dans ses élans mystiques (étant né commerçant, la religion ne faisait pas partie des attributions de sa caste, et sa femme le rappelait souvent à son échoppe), soit qu'il critique les brahmanes qui, se prétendant autorisés à exhiber leur spiritualité, font des simagrées proches de la tartufferie. Passée la surprise née d'une formulation souvent lapidaire, on peut s'amuser de constater à quel point les mêmes situations se retrouvent, entre le XVIIe siècle oriental et le XVIIe siècle occidental, ou entre l'Inde et l'époque de Jésus.


    Osho Rajneesh-Tarot de la Transformation-56-La Dévotion

     

           J'y reviendrai certainement plus tard ; mais aujourd'hui je voudrais vous offrir ce poème qui me confond par sa tendresse.

     

    Une Goujarie s'en va quérir de l'eau : 
    toute sa pensée autour de sa cruche.
    Elle marche, son sari se dénoue,
    mais son cœur est là-bas.


    Un cerf-volant bondit dans l'espace :
    le voilà au plus profond du lointain.
    L'enfant retient le fil dans sa main,
    mais son cœur est là-bas.


    Un voleur commet un vol :
    il cache son butin dans la forêt.
    Il va et vient dans le village,
    mais son cœur est là-bas.


    Une femme est adultère :
    elle fait le ménage chez elle.
    Mais elle vit pour son amant seul,
    et son cœur est là-bas.


    Nous sommes plongés, dit Toukâ,
    en d'indifférentes occupations :
    que notre cœur jamais ne soit
    hors du Seigneur.


    Psaumes du Pèlerin, XLIX
    de l'édition Gallimard

     

            Comment ne pas songer à la chanson de Jean-Jacques Goldman :

    Quoi que je fasse,
    Où que je sois,
    Rien ne t'efface,
    Je pense à toi.

     

          Toukârâm montre patiemment des êtres très différents qui tous, même plongés dans d'autres occupations, restent focalisés sur leur pensée la plus chère. Et en ce sens, il opère une gradation, depuis la simple préoccupation de ne pas perdre l'eau si précieuse, jusqu'à l'amour secret enfoui dans le cœur d'une femme.

          Je note en particulier l'adjectif utilisé dans la dernière strophe : le traducteur, qui sans doute y a mis le plus grand soin, ne parle pas d'occupations diverses, mais "indifférentes" ; ce qui souligne il me semble le peu d'importance accordé à ces mouvements, usuels et plus ou moins machinaux - tandis que le cœur (ce qui en eux est orienté, l'attention et non seulement la pensée) reste ailleurs.

            Ces personnages sont l'exacte représentation de ce que le "fou de Dieu" vit en permanence : quoi qu'il fasse, où qu'il soit et même en accomplissant ses devoirs sans rien laisser paraître, il ne pense qu'à Son Seigneur, il demeure à Ses côtés, il demeure en Lui.

     

     


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    Toukârâm-Psaumes du Pèlerin

     

             Quel enchantement, d'avoir découvert les "Psaumes du Pèlerin" de Toukârâm, ce mystique indien du XVIIe siècle ! Publiés d'abord en 1956 je ne les savais pas réédités par Gallimard, pas plus que je ne connaissais vraiment ce saint qui, appelé par Dieu malgré tous les vents contraires (il était d'une caste de pauvres marchands où toute accession à la vie spirituelle était exclue), le chante d'une manière étonnamment proche de notre sensibilité chrétienne - malgré la seule différence des noms qu'il lui donne : Vithôba, Viththal ou encore Narayana, appellations locales de Vishnou, l'aspect "Amour" de la Trinité hindoue.

         Né à Pandharpour dans le Maharashtra, ville située au sud-est de Bombay où ont lieu aujourd'hui de nombreux pèlerinages en son honneur, il était illettré et afin de s'instruire apprit par cœur une immense quantité de textes fondateurs de la mystique indienne, jusqu'à écrire à son tour ou plutôt dicter à des disciples conquis ses propres enseignements. Ce comportement déchaîna la colère des brahmanes à qui revenait le rôle officiel d'enseigner, si bien qu'ils l'obligèrent à  jeter tous ses cahiers dans le fleuve Indrayani ; en larmes, il s'exécuta, mais se mit en prière et demeura devant le fleuve treize jours, au bout desquels dit-on les cahiers réapparurent intacts.

     

    Toukârâm- représentation classique du saint avec Vishnou derrière lui.

     
           À la manière de Kabîr dont il se serait inspiré et que j'ai déjà cité souvent (par exemple ici), il termine ses poèmes par "Toukâ dit...", amenant une sorte de sentence finale qui rappelle la "morale" des fables de La Fontaine. Notons à cette occasion que la terminaison "râm" semble avoir été ajoutée à son prénom en relation avec sa dévotion pour Râma, incarnation de Vishnou.

           Par ailleurs, son style peut surprendre par son côté elliptique. Comme le sanskrit ou le grec ancien, la langue marathe qu'il utilise était sans doute beaucoup plus structurée que les langues contemporaines, permettant des raccourcis puissants que le traducteur peine à retranscrire. On remarque en tous cas une grande vigueur dans les termes employés qui  font présumer chez leur auteur d'un caractère particulièrement énergique.

            Quel poème citer ?

          Peut-être y reviendrai-je plusieurs fois comme je l'ai déjà fait pour Kabîr. Mais comme j'évoquais ici la proximité de son langage avec la sensibilité chrétienne, en voici un exemple, destiné également à rassurer  ceux qui s'imaginent que se vouer à Dieu c'est fuir le monde.

     

    Notre monde est noué à Dieu :
    son amour y enchevêtre tout.


    Les fibres d'une corde qu'on tend
    s'unissent plus encore.


    Ne crache pas sur ce monde-ci,
    vois comme ton âme se mêle aux autres âmes !


    Leurs joies, leurs peines s'impriment dans ton cœur,
    les tiennes dans le leur, selon la même loi.


    Le regard ainsi simplifié, dit Toukâ,
    ton visage rayonnera sur tous.


    Toukârâm, Psaumes du Pèlerin, LXXX

     

    Vishnou

     


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  •         J'ai déjà parlé de Théophile de Wallensbourg, ce musicien mystique qui professe la religion orthodoxe.  Son interprétation musicale du Prologue de l'Évangile de Jean est une merveille comme support de méditation.

         C'est ainsi que je viens de découvrir qu'il a publié sous forme de vidéo un petit texte qu'il appelle "Sûtra", rédigé paraît-il par un jeune chinois du nom de Chonggao Deng, et que l'on ne peut trouver nulle part ailleurs sur le net.

          Il s'agit de trente courtes stances qu'il nous donne à lire tour à tour, avec un accompagnement de musique traditionnelle chinoise.

            Je ne veux pas lui voler son travail en recopiant ces stances sur mon blog, mais me propose plutôt d'insérer ici sa vidéo, précédée de la présentation qu'il a rédigée sur youtube.

          Je regrette seulement que le texte passe un peu vite, ne permettant pas de bien s'imprégner de chacune de ces phrases si belles et si riches.

         Je vous laisse en juger.  

    Par une belle journée de printemps, un jeune homme encore adolescent est soudainement plongé dans un état qu'il n'avait jamais connu jusqu'alors, un instant où comme si sa conscience saisissait la totalité du Réel, à la fois la réalité de son existence profonde et de celle du Monde. Comme un bref état d'éveil à la réalité des choses qui aura sur tout son être d'indicibles répercussions. Ce jeune adolescent est Chonggao Deng. Cet instant à peine passé, il rédigea comme d'un seul geste ce très court « traité » de trente stances, qu'il nommera "Sūtra de la voie sans-conditionnement pour l'atteinte de la paix parfaite". Le voici ici dans son intégralité.

    Théophile de Wallensbourg

     

     

     


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    « - Quand et pour qui cessent [les soucis à propos de] ce qu'on a fait ou pas fait ainsi que des paires d'opposés ? Conscient de cela, sois neutre, sans désirs, dépassant même la notion de détachement.

      - Mon enfant, il y a peu de gens assez fortunés pour apaiser leur désir de connaître, de faire toujours de nouvelles expériences, et tout simplement même d'être assez vigilants pour vivre en ne faisant qu'observer les agissements des gens du monde.

      - On atteint la paix en se persuadant que tout ce monde-ci est dépourvu de substance, digne d'être méprisé et rejeté, impermanent et sujet aux trois types de misères*.
    (* Celles produites par le corps et le mental, celles causées par les objets animés ou inanimés et celles produites par les catastrophes naturelles).

    (...)

      -  Renonce à tous tes désirs en t'apercevant que ce sont eux qui constituent le monde. On se détache de celui-ci en abandonnant les désirs. Une fois parvenu à ce point, tu seras stable en toutes circonstances. »

    Ashtâvkra Gîtâ, ch. 9, traduit par Jacques Vigne
    (éditions Accarias/L'Originel)

     

     

           Ainsi, ce sont mes désirs qui constituent le monde ?...

          

    Osho Rajneesh-Tarot de la Transformation-43-le mental

     

     


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