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         Le soir, le camping est réintégré à la tombée de la nuit. Nous ne savons toujours pas comment nous rallierons Ghardaïa, mais il est décidé de se lever à six heures du matin, pour guetter nos éventuels taxis prévus pour sept heures. Cette nuit-là n’est pas trop froide, mais mon sommeil est compromis par un rhume commençant qui m’empêche de respirer. Les heures s’écoulent interminablement jusqu’à l’heure du lever, où l’obscurité plus noire que jamais nous rend presque incapables de replier la canadienne.
        Puis reprend l’attente indécise, sur un trottoir caressé par une bise glaciale, devant l’entrée du terrain… Est-ce bien une voiture qui s’approche ? Oui, mais une seule ! Où donc est passée l’autre ? Le premier chauffeur s’élance à sa recherche, et quelques minutes plus tard il revient enfin accompagné de la seconde.

     

        … C’est ainsi que nous retournerons à Ghardaïa, où nous passerons encore une journée à visiter la vieille ville et à acheter des souvenirs, avant de remonter dans l’avion qui nous ramènera sur Paris.
        Quel choc, que de retrouver le ciel noir et la pluie battante d’Orly Sud ! S’il n’y a pas de décalage horaire, il y a un sérieux décalage climatique, et l’humidité nous saisit avec la douceur de l’air, en opposition avec la rigueur de la sécheresse et le froid piquant rencontrés dans le désert. Les adieux sont rapides. Nos sacs bourrés de pierres ou de cruches de terre et nos vêtements couverts de sable nous insupportent : il est grand temps de prendre un bain chaud et parfumé, et de réintégrer une chambre à coucher confortable !
        Mais nous garderons des souvenirs inoubliables…


        Ici se termine "Noël au Sahara". Si ce récit vous a plu, vous pouvez le relire intégralement ici.

     
     

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       C'est le 27 décembre de cette année 1984. Nous quittons enfin Timimoun. 

     
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    En attendant le taxi : enfants de Timimoun...

     

         Nous avons passé notre dernière nuit chez Farid. Ma lampe de poche est grillée, et je suis ravie de penser que je n’en aurai plus besoin.

        Nous marchons jusqu’en ville pour prendre notre petit déjeuner et attendre les taxis qui sont censés nous emmener vers El Goléa, puis Ghardaïa. Mais bien sûr ceux-ci ne sont pas au rendez-vous ! C’est encore Farid qui s’est fait fort de nous les obtenir, aussi restons-nous certains qu’à tout moment la situation peut se retourner et nous obliger à prendre le bus du soir… En effet, si nous avons choisi le taxi, c’est uniquement dans l’espoir d’arriver plus tôt à El Goléa et d’y passer une demi-journée.
        Deux 604 familiales s’approchent enfin, mais d’âpres pourparlers s’engagent : les chauffeurs ne paraissent plus d’accord avec le tarif prévu ! Immédiatement, nous répliquons que nous préférons attendre l’autobus. Arrive alors Ahmed, toujours très européen et rempli de sollicitude, qui se joint à Farid pour tenter de fléchir ces messieurs enturbannés, au nez pointu et au menton pointu. De son air préoccupé et mélancolique, il nous confie qu’il veut vraiment nous aider, et que s’il le faut il est prêt à payer de sa poche le supplément réclamé. Nous nous exclamons qu’un pareil arrangement est exclu ! Mais ce qui nous gêne le plus en fait, c’est de ne pas réussir à suivre les négociations qui s’effectuent en arabe.
        Ahmed nous explique enfin le fond du problème : nous sommes quatorze, compte tenu des deux « enfants » (11 et 13 ans) qui accompagnent leurs parents, et nous avons retenu deux taxis à six places… Les chauffeurs craignent de travailler en surcharge, et demandent pour cela une compensation financière ; par ailleurs l’un des deux taxis, originaire d’El Goléa, ne voit aucun inconvénient à nous conduire jusqu’à Ghardaïa, car il ne devrait pas avoir de difficulté à trouver des passagers pour son retour, tandis que l’autre, originaire de Timimoun, pense n’avoir personne pour revenir et demande donc une rétribution plus élevée.


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        Après encore une demi-heure de discussion, Daniel réussit à arrêter un prix, et nous chargeons nos sacs dans les voitures.
        Avec quel soulagement vois-je s’éloigner définitivement les murs de parpaings de la maison inachevée de Farid ! Avec quelle satisfaction puis-je constater que le taxi est d’un confort total sur la belle route goudronnée qui mène à El Goléa, et que son chauffeur le manipule avec une douceur parfaite !
        Celui-ci enfonce bientôt une cassette crasseuse dans un vieux lecteur poussiéreux qui pend, à moitié branché, de son tableau de bord. Le son vacille un peu, mais ça marche. Depuis le temps que l’on n’avait pas entendu de musique, cela paraît un délice…
        Surgi des rebords du désert, à l’horizon, le soleil monte comme une grosse boule de feu au-dessus des pierrailles grises, et j’admire enfin à loisir mon « lever de soleil sur le désert »… ! Saisie par la chaleur subite, ma voisine s’est assoupie ; derrière moi, le jeune Sébastien papote à n’en plus finir, débitant toute sa panoplie de bonnes blagues. Pour ma part, je préfère m’extasier sur le paysage désertique au soleil levant, car avec les ombres, on se jurerait en bateau dans la baie de Saint-Brieuc (j’y ai pêché le homard un jour dans un petit chalutier) : devant nous, les pointes des falaises se succèdent parfaitement identiques aux côtes rocheuses de Bretagne, et je souffre vraiment beaucoup de n’avoir plus de pellicule pour photographier ce phénomène ! Hélas le père de Sébastien, quoique remarquablement outillé, refuse obstinément de m’offrir le cliché souhaité, affirmant que ce ne sont que redites de paysages « déjà vus ».
        Après un petit arrêt vers 10h pour admirer des chameaux près d’un point d’eau, puis un autre vers 11h sous un arbre isolé et en plein vent glacial, nous stoppons vers midi devant une sorte de « restoroute » planté en plein désert à l’intersection de la route El Goléa-In Salah. A notre droite, vers In Salah, le Grand Sud, la direction de Tamanrasset ; à notre gauche, à une heure vers le nord, El Goléa.
        Le « restoroute » est plutôt bidon : quatre murs blancs à l’extérieur et bleus à l’intérieur (plus un plafond), une assiette de bouillon rouge où nagent quelques grains de semoule et un bout de gras dur, et pas d’eau mais seulement quelques bouteilles de Fanta... Nous n’aurons jamais si mal mangé ; cependant nos chauffeurs, quant à eux, jeûnent. Nous observons avec envie une bande de belges qui filent vers le sud.
        Enfin nous atteignons El Goléa en début d’après-midi. Mais nous ne sommes pas au bout du voyage ! Il nous faut trouver un gîte pour la nuit, et après quelques tâtonnements nous fixons notre résidence dans un camping situé près du centre ville. Daniel donne quartier libre à nos taxis, congédiant définitivement celui de Timimoun, et priant son compagnon de se trouver un collègue pour le lendemain matin. Le temps d’installer nos petites canadiennes, et déjà la journée est bien avancée.


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     Le tombeau de Charles de Foucauld (photo du diocèse de Laghouat)
       
        Nous partons en exploration vers 16h, mais il est déjà trop tard pour se rendre jusqu’au tombeau de Charles de Foucauld, situé près d’une église à cinq kilomètres. J’en suis fort affectée : à défaut du Hoggar, j’aurais pu au moins m’approcher des restes de son plus illustre habitant!
        El Goléa n’est plus une ville d’argile, comme Timimoun, mais ce n’est pas non plus un joli « jeu de construction » comme Ghardaïa avec ses petits cubes jaunes et bleus. C’est une jolie cité de plaisance, aux villas fraîchement agrémentées de jardinets plantés de grands arbres et entourés de grilles. Les rues sont équipées de trottoirs, et on y trouve une gendarmerie, des bâtiments publics, un parc aux eucalyptus immenses, des night clubs, une population abondante de militaires en permission, qui lui confèrent une allure très européenne.
        Nous nous écartons les uns des autres pour former des petits groupes vaquant au gré de nos envies… Je goûte un verre de lait caillé que je trouve imbuvable, puis recherche la palmeraie, où se dresse un vieux ksar qu’on nous a dit de ne pas manquer. Hélas, plus un centimètre de pellicule... Les passants, charmants, nous indiquent gracieusement notre route, et la palmeraie nous apparaît avec ses jardins remarquablement gardés cette fois par de solides murs aux portes d’acier fermées à clef. Cependant à peine nous en approchons-nous que des bandes de gamins nous assaillent pour nous réclamer des piécettes ou des stylos.
           Le ksar ressemble à un village fortifié, en ruines sur un piton rouge. Mais impossible de rester tranquilles une seconde : nos jeunes guides refusent de nous lâcher, imposant leurs anecdotes et leurs conseils. Leurs affirmations parfois nous intriguent, comme le fait que le ksar contiendrait un puits très profond, ou recèlerait des chambres encaissées dans le roc ; mais nous ne pourrons jamais comme nous le souhaitions grimper à son sommet, retenus par les cris véhéments de nos petits compagnons : « Ti cherches la mort ! Ti cherches la mort ! »… Nous aurons bien du mal à nous en dépêtrer.
        Enfin nous retrouvons avec soulagement la taverne où nous avait arrêtés le bus du premier soir. Ce sera notre meilleur repas depuis longtemps !

     

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  •       Et voilà : nous sommes le 26 décembre 1984, et notre périple autour de Timimoun va s'achever. 

     
        Déjà des jeunes filles à fichu multicolore s’enhardissent à nous approcher, les mains remplies de petits cailloux pointus qu’elles vendent comme fléchettes du néolithique. En effet, l’intérêt du village consiste en partie dans les découvertes archéologiques qu’on y a faites, essentiellement de petites pointes de flèches en pierre dure ; mais nous avons bien l’intention de les ramasser nous-mêmes et déclinons les offres de vente comme trop onéreuses.
     

    Noël au Sahara : dernier soir à Timimoun

     

        Une promenade dans la palmeraie, puis à travers le village dans l’autre sens, et bientôt nous repartons, car nous savons que le retour sera encore long et ne voulons pas nous laisser prendre par le soir en cours de route.
        Il est près de 15h30 quand nous nous penchons vers le sol à cinq cents mètres de l’oasis sur la direction du retour, pour y ramasser, parmi les multiples petits cailloux parsemés comme des coquillages, des silex à pointe étrangement affinée et travaillée de main d’homme.



     
       Puis c’est la traversée en sens inverse des grandes masses mouvantes dont la couleur varie avec l’éclairage – du brun au gris métallique, en passant par le jaune. Encore une fois, je m’arrête tous les cent mètres pour vider mes baskets du sable qui prend désagréablement la place de mes pieds jusqu’à les écrabouiller dans l’effort de la marche.
        L’un de mes camarades, fort occupé à photographier en tous sens avec toute sa panoplie d’objectifs, attire longuement notre attention sur des traces inconnues qui s’égrènent très régulièrement par paires de petits trous sur les rondeurs lisses aux replis ombragés des dunes… Oiseau ? Souriceau ? Nous ne saurons trancher, et remarquerons seulement que l’animal concerné semble se nourrir des crottes de mulets que l’on trouve disséminées tout au long de la piste, abondamment foulée par les villageois se rendant au marché.
     
     

    Noël au Sahara : dernier soir à Timimoun


        Lorsque les dunes sont traversées, notre soulagement est immense : marcher sur un sol ferme était devenu notre plus cher désir ! Mais il reste encore une heure de voyage pour parvenir à la ville, et la nuit approche déjà… Nous sommes bientôt contraints de renfiler vestes et pull-over, tandis que la fraîcheur tombe, insistante, et que l’astre éclatant s’abaisse vers l’horizon, projetant une lumière rasante sur un paysage de plus en plus rouge, gris, ou vert sur les hauteurs de Timimoun.
        Arrivés en ville, vers 18h , nous nous jetons sur les pâtisseries, les gâteaux au miel… Nous sommes un peu déçus. Nous choisissons l’assiette de couscous, ou pour certains la côtelette-pommes frites, dans la gargote où nous avons coutume de prendre nos repas. La nuit est maintenant tombée.
        Comme c’est notre dernier jour à Timimoun, Farid nous arrangé une petite soirée chez un ami à lui, Ahmed.
        Nous entrons dans une vaste pièce très fraîche, carrée et blanche, dont les murs s’ornent de plâtres à demi travaillés ébauchant des bas-reliefs inachevés. Un réfrigérateur trône dans le coin gauche, tandis que dans la partie droite, des canapés nous attendent autour de tapis. Au centre, des tables basses couvertes de gâteaux et de petits verres, avec une énorme théière dorée posée sur un réchaud. Nous voici de nouveau accueillis avec chaleur !
        L’hôte a mis son chèche et sa robe musulmane pour nous recevoir ; Ahmed, qui n’est donc pas le propriétaire de la maison, est assis à ses côtés, vêtu à l’européenne, et nous présente son frère aîné, installé dans un grand fauteuil. Bientôt Farid se joint à eux, et la conversation se glace assez vite, à cause de la réprobation marquée du contingent féminin de notre groupe pour leur machisme affirmé. Nous avons droit à de longues explications sur la polygamie et les devoirs qu’elle exige de l’heureux mari, obligé selon eux d’avoir certains moyens, afin de traiter aussi bien chacune de ses femmes… Malheureusement de tout leur exposé, la notion d’ « amour » semble totalement absente, et cela me donne à penser, malgré toute ma bonne volonté, que la religion chrétienne est supérieure à la religion musulmane, au moins au niveau de la vision de la femme, et de la vie familiale. Leur religion m’évoque la notion de crainte et de soumission, tandis que la mienne m’évoque une idée de libération et d’héritage divin, ce qui est infiniment supérieur !
        Décidément, ce voyage m’aura appris bien des choses...
     
     
     

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