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            Rappel : nous sommes le 25 décembre 1984, et nous promenons autour de Timimoun (carte).    
     
        Après cette matinée éprouvante, le couscous nous attend chez la grand-mère de Farid où nous parvenons bientôt, après un détour par une entreprise de bâtiment qui nous concède quelques-uns de ses bidons d’essence en secours.
        Nous voici bientôt encerclés par les multiples enfants qui se font une joie de nous guider vers le « jardin » un peu sale où le sol rouge et sableux est juste humecté suffisamment pour produire quelques pousses timides. Des chèvres font particulièrement notre joie. Nous nous suivons également à la queue leu leu jusqu’au « trône » d’argile surélevé comme une chaire au-dessus de son réservoir à fumier. On y accède par un escalier tournant et, juché sur un trou peu inspirant, on domine le paysage.
        Les enfants nous prient pour obtenir des cadeaux : « Donne-moi ta montre !… Tes lunettes ! »… Nous sommes désolés de n’avoir pas prévu cet assaut et de ne pas en avoir de rechange. En passant nous nous extasions sur une fillette de deux mois aux cheveux noirs et frisés, qui suçote sans répugnance une tétine pleine de sable, les jambes étroitement ficelées dans des linges douteux. Puis on nous exhibe un bambin de trois ans dont les joues sont enflées, pour nous demander un avis : en effet, deux infirmières font partie de notre groupe. Le diagnostic saute aux yeux : il a les oreillons ! Nos camarades sont formelles : lui offrir de l’aspirine serait dangereux, car ces enfants-là ne sont pas habitués comme nous aux médicaments ; de plus il ne semble pas trop fiévreux, malgré l’air misérable qu’il affecte pour la circonstance.
        A peine sommes-nous assis qu’une jeune fille se présente devant nous portant un récipient d’eau tiède accompagné d’un savon et d’une serviette éponge. Fort courtoisement, elle nous verse l’eau sur les mains, de son pichet de cuivre, nous invitant à nous les nettoyer avant le repas. Nous y sommes très sensibles.
        Enfin arrive le couscous. Il contient fort peu de viande, en petits morceaux nerveux à se partager entre voisins. Mais il n’y a pas de couteaux et les bouts résistent aux efforts de partage, élastiques… Je m’en mets partout. Il y a peu de légumes, peu de sauce, et de toutes façons Farid se sert si bien – de même qu’en eau à boire – que très vite il ne nous reste plus rien. Heureusement un thé nous est servi ensuite, tandis que des tapis à vendre s’étalent sous nos yeux… Hélas, nous n’achetons pas ! La bonne grand-mère est désolée, si bien que nous tenons à lui présenter nos remerciements en arabe avant de partir (Mahmoud servira d’interprète).
     


        C’est à nouveau le départ. Les bagages retournent dans le coffre de la Mazda, si bien que je me vois forcée de reprendre stoïquement ma place sur la roue arrière de la Toyota : au point où j’en suis !…
        Farid est pressé. Il repart sans une minute de pause et se lance comme un fou sur une piste sans attrait et pleine de secousses. David monté à mes côtés prend quelques mauvais coups qui l’assomment presque. Farid ne ralentit jamais, ne s’arrête jamais. Peu à peu la roue à laquelle je m’agrippe quitte son axe et saute aussi en tous sens, tandis que le dernier morceau de poignée de la portière arrière s’arrache. Mahmoud, sa voiture et ses passagers ont disparu depuis longtemps : Farid n’en a cure… Le sable qui pénètre par l’arrière nous asphyxie peu à peu. Soudain, à force d’accélérer vers ce qu’il prend sans doute pour un mirage, en plein désert de cailloux gris, Farid s’échoue à grande vitesse dans un tas de pierrailles! Nous crions sous le choc, comme assommés.
     

    Noël au Sahara : le retour à Timimoun
    Un curieux cimetière en plein désert, avec sa tombe de marabout toute blanche

       
        Pendant qu’il cherche à extraire son véhicule de ce mauvais pas en hurlant sa déconvenue, les camarades se photographient couverts de sable. Quant à moi, je m’efforce avec David de redonner un peu d’allure à l’arrière saccagé que nous occupons.
        Puis, c’est de nouveau l’errance désespérante, jusqu’à la surprise de l’après-midi… La voiture parvient à un chemin sableux au fond duquel des touristes sont occupés à creuser : un gisement de roses des sables !!!


    Une jolie rose des sables
     
         Nous sommes arrivés dans des dunes dorées, où les trous pratiqués par les pelles font penser à une plage de bord de mer. Comme nous ne sommes pas équipés, c’est à quatre pattes et avec nos mains que nous creusons, charitablement guidés par quelques français présents. Et des roses, il y en a ! Nous en récoltons des trophées. Dommage qu’elles soient fragiles, et que nous ayons si peu de moyens pour les transporter. Ce sont des concrétions de sable humide, les plus frustes sont à peine dentelées ; certaines sont toutes petites. Nous les entassons encore dans nos sacs.

           Mais Farid bat la semelle. Il est 16h. Malgré nos supplications, c’est encore à un train d’enfer qu’il nous ramène sur Timimoun, évitant soigneusement la belle route goudronnée qui n’est pas finie et donc présente une barrière de pierres tous les 100 mètres.
      
     

    Noël au Sahara : le retour à Timimoun


        Devant sa maison, nous apercevons la Mazda et ses occupants qui nous attendent anxieusement… Ils ont réellement eu peur d’un accident (non sans raison !). Mais les pauvres ne sont pas au courant de notre détour par les roses des sables. Nous les y envoyons, hélas… avec nos bagages demeurés à l’arrière.
        Pour qui, la bonne douche chaude ? Pour Farid, qui se pomponne et revient enroulé dans un grand peignoir. Quand nos camarades reviendront, heureux de leur voyage effectué sans encombre et sur de bonnes routes, il n’y aura plus que de l’eau froide et au lavabo.
        C’est enfin le moment où, extirpant de mon paquetage mon nécessaire à couture, je m’applique à recoudre intégralement mon fond de pantalon…
        A la nuit tombée, nous rejoignons pour le dîner une gargote du centre ville ; puis c’est le retour sous un grand ciel étoilé de constellations multiples et scintillantes. Le froid pince et nous sommes heureux de retrouver un toit bien clos, même si c’est pour dormir sur un tapis avec des coussins de fortune.
     
     
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  •      Pour mémoire : nous quittons Tinjillet, dans la sebkha près de Timimoun, en ce matin du 25 décembre 1984. 

     

    Près de Timimoun, la Sebkha

     
          « J’aurais dû m’en souvenir, me dis-je, tandis que les cahots me projettent en tous sens dans le coffre de la Toyota break où je me suis engouffrée en urgence : le soleil ici ne se lève que vers huit heures en cette saison ». Aux côtés du jeune Sébastien, j’essaie de tenir assise sur la roue de secours… Pourquoi sommes-nous dans ce vieux coucou ? Sans doute parce que Mahmoud, appelé à la rescousse par Farid pour nous transporter, ne souhaite pas surcharger sa Mazda mieux suspendue et a préféré emplir son coffre de nos bagages. Bien sûr chacun s’est rué et entassé sur les banquettes avant et arrière des deux voitures, mais rien à faire, il reste deux personnes de trop, et ce sont Sébastien et moi, qui nous coltinons ce coffre aux tôles disjointes et dont la double porte est partiellement remplacée par une planche.
     

    (La Mazda)

        Rebondissant de droite et de gauche comme des balles de tennis, nous ne réussissons pas même à nous agripper au plafond, tout étant plus ou moins cassé ou coupant… Sur le moment, nous en rions, de même que de voir l’angoisse de nos camarades du devant qui, serrés comme des sardines, touchent le plafond de leurs têtes à chaque cahot, et ne peuvent non plus s’agripper aux portières dont la fermeture est problématique.
        J’essaie d’apercevoir le soleil qui reste longtemps caché derrière la falaise, mais il n’en dépasse le sommet que vers 9h, déjà bien clair ; et de mon gîte inconfortable je ne discerne pas grand-chose. Où allons-nous ? C’est le mystère… Je n’avais pas besoin de faire bande à part ! Sébastien a réussi à se caler contre un coussin, mais pour moi la situation empire d’instant en instant. Qu’arrive-t-il à Farid ? Il est de plus en plus déchaîné et semble prendre un malin plaisir à foncer sur les pierres, à une vitesse telle que bientôt nous perdons Mahmoud de vue (heureux ses passagers !). Bientôt cet assaut de secousses, qui provoquait d’abord des rires nerveux, nous coupe de le souffle, et hoquetant, des larmes commencent à jaillir de nos yeux…
        Le père de Sébastien veille. Apercevant les pleurs muets de son fils il intervient fermement auprès de Farid pour qu’il s’arrête. Chacun se scandalise de la situation ; mais nous n’obtiendrons pas la grâce de Farid : c’est à peine s’il acceptera de laisser le père échanger sa place avec son fils, avant de repartir de plus belle.
        Nous voici de nouveau malaxés comme des pommes de terre au fond d’une carriole tirée par un cheval au galop. Quelle angoisse, tandis que mes lunettes sautent sans cesse de mon nez ! Mais je ne saurais me résoudre à les tenir à la main, car je suis certaine qu’alors je les briserais, obligée comme je le suis à me retenir à tous moments dans des envols brutaux. A chaque cahot, des brassées de sable s’engouffrent par les fentes des portières arrière et nous habillent d’un maquillage brun en blanchissant nos cheveux. A mes côtés, le père de Sébastien reste taciturne, s’efforçant de ses bras levés de se maintenir éloigné du toit du véhicule. Je fais de même, mais étant assise sur la roue j’en suis bien trop proche pour mon goût, et de plus mes fesses cuisent de plus en plus.
        Au bout de trois heures de cette course folle, nous parvenons enfin à un village aux maisons rouges et carrées. Des enfants nous y accueillent. Nous entrons dans une cour et nous arrêtons, déchargeant les bagages : nous sommes chez la grand-mère de Farid.
        Hélas, en sortant du véhicule, une mauvaise surprise m’attend : lors de mes lourdes retombées sur la roue creuse, mon pantalon s’est décousu sur tout l’entrejambe ! Je descends précautionneusement avec mon anorak en guise de pagne et envisage de fouiller dans mon sac à la recherche d’une autre tenue.
        Nous pénétrons dans une pièce sombre où se trouvent disposés des matelas en demi-cercle autour de tapis. Une paysanne âgée, entourée de toute une tribu de petits enfants, nous fait servir du thé : elle ne parle pas français. Je m’efforce de retrouver mes affaires pour changer de pantalon, mais découvre avec désespoir que je n’ai rien de convenable à enfiler.

    Le pantalon incriminé...

        Cependant, à peine me suis-je éloignée du groupe que tout le monde a de nouveau disparu … ! Où sont-ils donc partis ?! Sidérée, je m’en ouvre à la vieille dame qui rit de ma mésaventure, lorsque ressurgit brusquement la Mazda, guidée par David qui a tout de même réalisé que je manquais à l’appel. Eh bien ! Il me faut donc repartir avec mon pantalon décousu…
        Cette fois enfin nous montons dans l’agréable coffre tapissé de linoléum de Mahmoud. Quel délice de se laisser conduire par lui ! D’abord une vitre nous permet de suivre le paysage ; ensuite l’habitacle ferme hermétiquement. Et c’est heureux, car nous pénétrons dans les dunes… !
        Les voitures commencent à déraper, et Mahmoud, exécutant de savants méandres, nous fait profiter de tours de toboggan très agréables, par glissades contrôlées du véhicule en descente. Le but de ce voyage ? Un petit village érigé dans les sables.

    Le village dans les dunes : au premier plan, la Toyota avec sa planche en guise de vitre arrière


        Nous en faisons le tour à pied (moi toujours ceinte de mon pagne improvisé) : des « jardins » y sont délimités par des haies de palmes tressées. Des bandes d’enfants étonnés nous suivent, se sauvant à toutes jambes dès que nous faisons mine de les photographier. Les habitants, alléchés par une visite de « touristes » exhibent rapidement des tapis rouges et jaunes, des babouches, à vendre pour un prix exorbitant. Mais nous ne voulons rien acheter, ne serait-ce qu’en raison du manque de place. Nous rencontrons avec étonnement des bâtiments d’administration dont l’architecture carrée et les arcades tranchent avec l’allure traditionnelle du village.
          Enfin nous retrouvons nos voitures.
        Et c’est là qu’il se produit encore un incident stupide. Je demande à notre guide de bien vouloir me prêter sa couverture afin d’être plus confortablement assise dans le coffre. Gentiment, il me l’offre, mais me ravisant, je la lui refuse par peur de la salir. Il s’écrie : « Ces femmes ! Comme c’est versatile ! ». Mais soudain, quelques kilomètres plus loin, il se frappe le front : « Mes lunettes ! Elles étaient sur la couverture que je t’ai tendue ! Elles ont dû tomber dans le sable !! » Or Farid ne voudra rien savoir : on ne retournera pas à leur recherche...

        Je me culpabilise énormément.
      

          …Où l’on voit que s’il y eut des « cadeaux » le 24 décembre, dès le 25 il me fallut les payer...
     
     
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        Avec l'article d'hier s'achevait la partie la mieux rédigée de ce voyage. Mais il n'est pas terminé ! Vous en aurez prochainement la suite avec de nouvelles photos.

        Cependant vous pouvez déjà le relire intégralement en cliquant sur le lien
    Voyage au Sahara ici ou dans mes rubriques à gauche, et sur In Libro Veritas ici (sous l'intitulé Noël au Sahara) ou sur Atramenta ici (même intitulé).  

        Comme vous avez pu le remarquer, ce fut un voyage original, dans la mesure où il reposait sur la bonne volonté d'habitants ayant accepté de nous recevoir et de nous convoyer. Or, le caractère versatile de celui que je nomme "Farid" (et que nous appelions "le taureau des steppes" à cause de son caractère violent et du tableau ornant son salon) mit largement en péril la qualité de notre séjour : ayant décalé notre départ d'une demi-journée, non seulement il obligea notre guide à modifier ses plans, mais en plus il nous imposa de passer la nuit de Noël au village de Tinjillet, ce qui n'était aucunement prévu à l'origine et mit les habitants de ce village dans l'obligation de nous recevoir sans avoir rien préparé.
     
     
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           La voix de Daniel résonne dans mon sommeil, et m'en tire brutalement:
        - Debout ! c'est l'heure !
        Quoi, déjà ? A six heures et demie du matin, alors que la nuit règne encore au-dehors ? Quel régime spartiate ! Surtout pour un matin de 25 décembre où, décidément je n'ai en tête que mes souvenirs d'enfance: cheminées garnies, repas enrubannés, grasses matinées...
        Le remue-ménage général témoigne du réveil de mes compagnons. J'inspire une forte odeur de poussière et ressens soudain une grande hâte d'aller respirer l'air pur. Rapidement, je m'extrais de mon duvet, rajuste mes vêtements, replie mon matériel et le refixe au sac à dos, qui craque à nouveau sous le volume des pierres qu'il renferme. Déjà chacun convoie le sien vers les voitures, au petit jour gris qui s'étend fraîchement sur le village.
        Lorsque j'atteins l'enclos où elles sont parquées, le ciel est si rouge par-dessus la montagne à ma gauche que je me sens appelée vers lui... Voir le soleil se lever a toujours été mon vœu le plus cher. Certes des couchers de soleil, j'en ai vu, même si celui de la veille me semble les surpasser de beaucoup ; mais des levers, comme ça sur l'horizon, jamais! Je m'écrie à l'intention de mes camarades :
        - Je suis sûre que le soleil est levé, là-bas, derrière la falaise!
        Cependant la voix de Daniel retentit de nouveau à mes oreilles :
        - Nous retournons à la maison où nous avons couché pour boire le thé.
        Il ne m'en faut pas plus pour prendre la poudre d'escampette. Si les autres prennent le thé, cela me laisse du temps pour réaliser mon désir : pour concrétiser, me semble-t-il, la promesse même de la nuit ! Pour moi, en ce matin de Noël, le soleil va se lever pour la première fois.
     


     
     
        J'escalade le plus vite possible les flancs de la falaise. Pleine d'ardeur, fixant avec ferveur la clarté rougeoyante qui couronne le sommet, je fredonne l’air rythmé qui clôt l’opéra-rock Tommy, si merveilleusement mis en scène par le cinéaste Ken Russell avec l’image grandiose d’un lever de soleil :


    Listening to you, I get the music,
    Gazing at you, I get the heat,
    Following you, I climb the mountain,
    I get excitement at your feet !

    Right behind you, I see the millions,
    On you, I see the glory,
    From you, I get opinions,
    From you, I get the story ! 

     
        Bientôt la bise glaciale de l'aube m'atteint de plein fouet, et je me gèle sous mon pull-over, regrettant l'anorak laissé dans les bagages. Plus j'avance et plus l'arête de la falaise semble se reculer, d'autant plus qu'il me faut maintenant traverser le vaste repli sableux que surplombe le ksar, pourtant délaissé sur ma gauche. Tel un château médiéval de son sommet rocheux, il domine le village, tout cramoisi avec ses ouvertures béantes... A cette heure, le sable et les cailloux sont gris. Le vent en soufflant y dessine des plis qu'il chasse en envolées vaporeuses. Je m'acharne désespérément, redescendant à chaque pas de la moitié de ce que j'ai monté. Cet exercice a du moins l'avantage de me réchauffer, et j'espère de tout mon cœur gagner de vitesse les camarades occupés à boire leur thé matinal. Je ne puis que faire confiance à ma rapidité, ma présence sur la montagne étant maintenant totalement dérobée à leurs yeux par la dépression dans laquelle je me suis engagée.
        Peu à peu le front rocheux de la falaise se rapproche. Il m'évoque irrésistiblement un bord de mer de nos régions, comme si derrière la dune, j'allais déboucher sur la plage, sur le large ! Il m'apparaît si nimbé d'une éclatante lumière rouge et dorée, que j'hésite presque à en précipiter l'accès, persuadée que le soleil est déjà derrière, et qu'en surgissant sur le sommet je vais le découvrir, simplement présent - manquant en ce cas l'occasion attendue de le voir surgir de la terre, comme la veille il s'y est engouffré, devant moi. Ce bleu, cet or, cette pourpre, sont si diaphanes, si transparents...! C'est une extase perpétuelle que cette vision.
        Juste un bloc rocheux à dépasser, et me faufilant sur des marches sableuses, m'y voici.
        Eh bien non ! Pas de soleil. Est-ce un bien, est-ce un mal ? Juste l'étendue désertique à perte de vue... Ce plateau désolé, ce « billard » mauve sur lequel nous avons roulé hier comme des fous, avec au premier plan la vague piste délimitée par ses petits tas de cailloux.
        Je m'assieds sur l'un d'eux, contemplant le cœur serré la fulgurante clarté étalée devant moi sur l'immensité de l'horizon est. Je ferme les yeux, je me laisse baigner le front par la vivifiante fraîcheur du vent des steppes.
        Le soleil acceptera-t-il de paraître pour moi ? Car je dois redescendre aussi, je dois redescendre ! La peur me saisit... Ah, si j'avais vu en cet instant se lever le soleil, mon voyage entier s'en serait trouvé justifié !
        J'ouvre des yeux suppliants, puis je les referme, me réfugiant dans la prière... N'est-ce pas le meilleur moyen d'apitoyer le divin ? Allons, c'est le matin de Noël : un beau Notre Père...
      
        De nouveau j'ouvre les yeux, pleine d'espoir. Mais non. Toujours rien. Toujours la clarté veuve étalée sur la terre, plus flamboyante que jamais. Et derrière moi, j'entends des voix, des clameurs... Mon Dieu ! Trop tard !
        D'un bond électrique, j'ai sauté sur la pente sableuse, et je dévale en bondissant l'espace qui peu auparavant m'avait vue tant peiner. Je suis sur la lune, il n'y a plus de pesanteur, mes pas sont des sauts de sept lieues. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, je suis en vue de mes coéquipiers qui d'en bas m'adressent des signaux frénétiques. Je les atteins tout essoufflée, tandis que la Toyota déjà s'ébranle. Et David m'avertit :
        - Tu sais, heureusement que te voilà, car Farid n'avait pas du tout l'intention de t'attendre !

    Noël au Sahara : un matin de Noël très spécial



        Ainsi, ce n'est qu'une heure après notre départ que je pus enfin apercevoir le soleil : lorsqu'il fut déjà bien haut, et qu'il dépassa dans sa course la muraille des falaises sous lesquelles désormais nous roulions.

     
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        Mais le plus beau, c'est pour la nuit : voici qu'un rêve extraordinaire vient me visiter. Un rêve incroyable !
        A l'issue d'un long voyage, je me vois entrer dans un bâtiment futuriste où l'on m'annonce que je dois me confronter à une énorme puissance. J'ai peur, mais je ne puis m'y opposer. Je suis appelée à comparaître en espace clos devant ce que l'on nomme « le rayon bleu de Neptune ».
        Dans la vaste pièce où je pénètre, un écran gigantesque me fait face, formé d'un large cadre blanc rectangulaire à l'intérieur duquel, sur la toile de fond bleu ciel, s'inscrit tel un as de carreau un carré bleu foncé portant en son centre un superbe cœur vermillon représentant Neptune, la planète de la foi.


    Rêve

     
     
       Je demeure en extase devant la magnificence de cette vision, qui m'évoque une puissance surhumaine.
        Une invitation m'est formulée, à laquelle je suis libre de répondre si je le souhaite : je dois m'avancer vers le tableau dont émane un rayonnement spécial et y poser ma main droite, paume au centre du cœur éclatant, afin d'y recevoir l'énergie neptunienne qui sera alors infusée jusqu'à mon propre cœur.
        Une terreur me saisit. Il me semble tout à coup que, même s'il est vrai que cette consécration est mon plus cher désir, je tremble comme devant l'annonce de ma propre mort ! Obéir, c'est me laisser envahir par une force qui me dépasse, et peut-être perdre le contrôle de moi-même. Qui sait si mon corps y résistera ? Puis soudain je comprends : c'est une affaire de confiance… Qui me parle ? Est-ce que je crois en cela ? Est-ce que je préfère les repères de mon passé, les méandres bien connus d'une existence dont j'ai déjà exploré les limites, ou suis-je aujourd'hui prête à tenter une aventure dont, je le sens bien, mon être profond a le plus grand besoin ? Résolument, je me mets en marche en direction de l'écran tandis que la voix reprend, calme et virile :
            - Maintenant, prends bien garde au message qui va t'être adressé.
        Quelques pas encore, et j'ai posé ma main au cœur du panneau miroitant, qui diffuse en moi une légère vibration très nette au long de mon bras droit, et jusqu'en mon propre cœur. Effectivement, je ne meurs pas... Au contraire c'est très doux ! Et si je me sens défaillir, ce n'est pas d'un poison quelconque, mais plutôt de cette extrême douceur, qui semble me déchirer l'âme.
        Cependant un message est très clairement et très distinctement articulé au-dessus de ma tête, tandis que les mots défilent sous mes yeux à l'écran, écrits en lettres capitales :

    Il faut que tout ton orgueil soit transmué en amour
     
        Il me semble s'imprimer dans mon cœur tellement fort que j'en suis bouleversée ; et je me sens si effrayée par l'énergie reçue que je commence à m'éveiller peu à peu, en me débattant contre des images confuses. Devant mes yeux des ombres fuient, noires et fantomatiques, dans des rues grises et désertes, évoquant une solitude glacée.
     
    *

        Toute surprise, j'émerge de ma torpeur. Autour de moi, la nuit est profonde et je suis incapable de trouver une lampe pour regarder l'heure. Je me dis qu'il ne peut être de toutes façons que minuit. Et comme mon bras droit vibre encore du contact reçu ! C'est une certitude de la réalité de ce que j'ai vécu.

       L'âcre odeur de poussière de la cave me rappelle le décor qui m'environne, rendu invisible par les ténèbres épaisses. Quelle incroyable et merveilleuse aventure ! Quelle rencontre inouïe avec le mystère de Noël ! Ne serait-ce pas le Christ lui-même, que l'on dit représenté par un Poisson (donc en analogie avec la planète Neptune qui régit le signe des Poissons) qui ce soir naît en moi par cet humble miracle, où ma liberté a été respectée, où mon libre arbitre a été sollicité ?
        Je baigne dans des flots de joie. Oh ! Comme ce cadeau-là surpasse tous les autres ! Je comprends le danger qu'il y a à reproduire chaque année nos fêtes religieuses, destinées manifestement à toucher le but inverse de celui qu'elles affichent : à maintenir dans une oublieuse léthargie le cœur figé des humains ! Je me rendors peu à peu.
     
     
    Neptune

     

        Remarque astrologique : en ce 24 décembre 1984, Neptune, planète directrice de mon "but de vie" (j'ai le nœud nord en Poissons), passait à conjonction du Soleil, à 1° Capricorne ; c'était non loin de mon fond du Ciel et j'avais 33 ans.


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