• La voie mystique chrétienne


       Pour rebondir sur le commentaire posté hier par Ariaga ("Les chemins vers le Soi sont multiples ..."), je voudrais aujourd'hui évoquer une personne que bien peu de gens connaissent, et qui pourtant est une grande mystique chrétienne du XVIIe siècle, identifiée sous le nom de "Madame Guyon" (1648-1717).

    Jeanne Guyon - 1648-1717


         Comme vous pourrez le voir en suivant le lien ci-dessus pointant l'article de Wikipedia, elle ne fut pas reconnue par l'église (et en subit même les persécutions !) parce qu'elle n'avait pas (à son corps défendant il me semble) suivi la voie "classique" du couvent et de l'obéissance aux supérieurs hiérarchiques... Malgré un mariage et des grossesses forcées dès seize ans, son attirance vers la vie spirituelle se fit jour dès l'âge de 18 ans, et elle trouvera sur sa route les guides appropriés (un franciscain, puis la supérieure du couvent de bénédictines de sa ville natale, Montargis qui la présentera à un membre du cercle mystique "l'Ermitage de Caen", Jacques Bertot), si bien qu'à peine veuve (à l'âge de 28 ans) elle ne s'adonnera plus qu'à la sainteté, jusqu'à devenir à son tour l'inspiratrice et le guide de bien des aspirants à la vie mystique dont le célèbre Fénelon

        L'église catholique, fidèle à la tradition des églises qui veut qu'elles soient systématiquement des "sépulcres blanchis", combat alors ce courant spirituel que l'on nomme "quiétisme" - issu d'Italie et s'inspirant notamment des écrits de Thérèse d'Avila - qui prône l'"abandon à la Présence de Dieu" et dont l'Ermitage de Caen est l'un des principaux représentants. Jeanne Guyon se trouve alors accusée de le promouvoir. Emprisonnée à l'âge de 40 ans elle sera libérée par l'intervention de Madame de Maintenon et par la suite, dans les écrits que l'on a d'elle et qui lui furent demandés par ceux qui recherchaient ardemment son enseignement, elle ne cessa d'essayer de montrer en quoi ses détracteurs se trompaient sans le savoir, pour n'être restés qu'à la surface du chemin spirituel au lieu de l'approfondir.   

         Pour revenir au propos d'Ariaga, spécialiste comme vous le savez de C.G. Jung et donc s'inspirant de ses écrits dans la recherche du Soi, je soulignerai la remarque lue dans Wikipédia et que j'espère exacte (car tout n'est pas exact à 100% sur ce site affirme-t-on), selon laquelle Etienne Perrot, continuateur de Jung, aurait vu dans la relation entre Jeanne Guyon et Fénelon une analogie avec la relation de transfert en psychanalyse jungienne (voir ici). Celle-ci aurait eu sur l'écrivain - qui la défendait et tomba en disgrâce pour cela (voir ici) - la même influence rayonnante qu'un analyste (idéal) aurait eu avec son patient.

          C'est dire je crois combien nous pouvons lire à travers ses écrits une image de la recherche du Soi proche de celle livrée par Jung.

          Or, le plus étonnant est que ce propos, pourtant parfaitement chrétien, est très proche également de celui de Siddharameshwar Maharaj que je citais la semaine dernière !! À quelques termes près, à quelques nuances dans l'expression, le fond reste identique. C'est pourquoi d'ailleurs les mystiques des Indes évoquent souvent les êtres réalisés avec le terme de "saints", comme nous le faisons pour nos modèles chrétiens ; et de même, si Mme Guyon ignore encore le terme de "Soi" et emploie à sa place le mot "Dieu" (que les Maîtres indiens utilisent également indifféremment avec celui de "Soi"), par contre il lui arrive parfois de remplacer ce mot par "le Maître", ce qui est encore plus inattendu ! Dieu selon elle se comporte comme un Initiateur qui prend peu à peu possession de l'âme de celui qui s'offre à lui, et elle le nommera volontiers "Maître" ou "Directeur", autant que "Bien-Aimé" ou "Seigneur".
          Par ailleurs celui que Jeanne Guyon identifie comme "le Démon" est exactement celui que les Maîtres orientaux nomment "le Mental"...

     

    Jeanne Guyon-De la vie intérieure

     
         Le texte que je voudrais citer est extrait d'une publication que l'on ne trouve plus actuellement en librairie quoique parue en 2004 mais en tirage limité, et que l'éditeur, je viens de le découvrir, a mise entièrement en ligne pour compenser cette disparition très regrettable en attendant une prochaine réédition augmentée. C'est pourquoi je n'ai pu personnellement la trouver que d'occasion mais je m'en félicite ! Vous trouverez ici le site où l'ouvrage de 482 pages est entièrement en ligne, et je vous  invite vivement à vous plonger dans cette lecture, dont le style suranné reste d'une simplicité toute familière qui laisse à imaginer la gentillesse et la proximité de son auteure.

     

    Courte idée de la Voie Intérieure
    (texte ici : j'effectue quelques coupures)

    «     Qu’est-ce que c’est que l’intérieur ? Commencer par chercher le royaume de Dieu au dedans de nous. Or cette recherche se fait par rentrer en soi en se séquestrant de tous les objets du dehors par un fort recueillement. On ne trouvera ce royaume qu’où Dieu l’a placé, qui est où je dis. (...)

         Lorsque l’âme a recherché activement le règne de Dieu en elle, elle trouve qu’il se développe peu à peu, qu’elle a plus de facilité de se recueillir, et qu’elle commence à goûter une préférence de Dieu qu’elle avait ignorée jusqu’alors, car elle s’était imaginé que la présence de Dieu n’était autre chose qu’une pensée de Dieu, de sorte qu’elle se faisait une violence et un bandement de tête pour tâcher de penser à lui. Cela est bon en une manière, mais comme l’homme ne peut pas subsister longtemps dans cette pensée, et que le royaume de Dieu n’est point dans la tête mais dans l’intime de l’âme, on se donne beaucoup de peine avec peu de succès et rebuté qu’on est d’un travail si infructueux, on ne tarde guère à chercher des amusements au dehors. (...)

         Dieu voyant la bonne volonté de celui qui le cherche au dedans de soi, s’approche de lui, parce qu’il connaît le désir de son cœur, et il lui enseigne une modération exacte en toutes choses. Il en retranche tout l’excès et c’est alors que l’âme commence à s’apercevoir qu’elle a trouvé ce royaume. Elle éprouve alors au dedans d’elle un Directeur qui retranche tout le superflu, et non le nécessaire, qui ne donne pas la moindre chose de superflu à la nature mais qui prend soin d’un autre côté que l’amour propre et le Démon ne tournent point l’âme du côté de la pure austérité. Quand elle s’évapore dans les créatures, Il la rappelle. (...)

         Elle lui dit (...) : « Je vous ai cherché avec toute l’affection de mon cœur dans le lieu où vous m’avez dit que je devais vous chercher. Je vous ai donc trouvé, ô le Bien-aimé de mon âme. (...)  Je ne ferai plus rien autre chose que de vous laisser faire. Je vous donne tous les droits que j’avais sur moi-même et que vous m’aviez donnés par votre bonté. »

        L’âme devient alors passive, et ne fait plus rien que de regarder amoureusement l’opération de son Dieu. (...)

        Elle entend une voix dans le fond d’elle-même ou plutôt elle a une impression que Dieu veut régner seul. Cet exil lui est d’abord très pénible car il faut remarquer qu’entre la recherche de Dieu dans son fond et la possession du même Dieu dans ce même fond, il y a quantité d’épreuves, de peines, de tentations, car chaque état porte son purgatoire. C’est ce qui fait la méprise, et que l’on prend souvent la première purification pour la dernière. Mais lorsque Dieu veut être seul en nous sans nous, et qu’il veut détruire le moi, c’est bien autre chose ; et c’est où presque toutes les âmes se reprennent.

        (...) Lorsqu’elle est fidèle dans ce degré et qu’elle veut bien mourir réellement à soi-même, elle commence à se contenter de la beauté de son Époux. Elle dit : Sa beauté sera ma beauté. Mais il en faut venir plus avant, car après s’être désappropriée de sa propre beauté, ce serait une propriété bien plus forte de s’approprier celle de son Époux. Il faut donc qu’Il demeure beau pour Lui-même et en Lui-même sans y vouloir prendre part, qu’elle Lui laisse son tout, et qu’elle demeure dans son rien, car le néant est son propre lieu. C’est alors l’amour parfait qui ne regarde plus Dieu par rapport à nous, mais par rapport à lui-même sans qu’on se regarde soi-même. »

     
         Ce texte fabuleux parle tout simplement de la destruction de l'ego sans laquelle il est impossible au Soi d'apparaître - celui-ci prenant la place de l'ego détruit, tout comme Dieu s'installe dans l'âme de la créature "anéantie".

         C'est juste dans le texte suivant que Jeanne Guyon emploie le terme de Maître, mais je renonce à vous le citer car ce serait trop long... D'autant plus que vous pouvez le trouver vous-même à cette page ! Je vous y invite donc vivement, si le propos vous intéresse.

      

    La voie mystique chrétienne

     


  • Commentaires

    1
    Mercredi 17 Juin 2015 à 22:16

    chère Aloysia, merci pour ce texte où effectivement on ressent la bonté de cette femme. 

    Dieu est en nous ... et demeure mystère aimé et respecté.

    Bises

    2
    Mercredi 17 Juin 2015 à 23:03

    En nous Il a établi sa demeure et quel bonheur que de l'entendre et de le ressentir !

    Bises, Durgalola.

    3
    Mercredi 17 Juin 2015 à 23:21

    Un article à méditer , cette personne est "bonne en elle-même" 

    Je n'irais pas dire que Dieu est en moi , mais ma force est en moi pour diriger ma vie au mieux 

    Cela dit ton article est apaisant 

    Bonne soirée 

    @ Bientôt 

    Baladedumercredi

    4
    Mercredi 17 Juin 2015 à 23:37

    Aloysia, il est tard demain j'essaierai de lire et comprendre ta nouvelle recherche.  je vais  te souhaiter une douce nuit .

    5
    Jeudi 18 Juin 2015 à 09:37

    Merci de votre visite.

    6
    Jeudi 18 Juin 2015 à 10:15

    Merci Aloysia de nous faire connaître cette femme qui  sait si bien expliquer la recherche de Dieu qui est en fait en soi, avec des mots simples et compréhensibles. Plusieurs chemins mènent à Dieu, ne dit-on pas que tous les chemins mènent à Rome ! Il suffit de trouver celui qui nous est adapté, mais ce n'est pas si simple !!!

    Belle et douce journée à toi.

    7
    Jeudi 18 Juin 2015 à 12:27

    Aloysia j'ai l'impression que cette dame, par son témoignage, a essayé de décrire sa propre mystique, qu'elle voulait pure: sans l'influence des religions, sans dévotion et prières imposées. Ce qu'elle explique ressentir ressemble fort à ce que les poètes décrivent de leur inspiration poétique: ces mots qui arrivent comme par enchantement. Cette écriture spontanée qui offre tant à comprendre!

    Cette dame n'avait plus a chercher au loin, elle avait "trouvé au-dedans sa vérité profonde."

    "L'esprit se lasse de penser et le coeur ne se lasse jamais d'aimer."

    Cette dame aurait été peut-être plus heureuse à notre époque où penseurs poètes psy chercheurs ...analysent l'universalité de l'Amour sans diable et sans bon dieu...

    Merci pour tout Aloysia et bon et beau jeudi.

    8
    Jeudi 18 Juin 2015 à 15:58

    Merci à toutes deux de votre lecture attentive. Oui, cette dame est très proche de nous mais à toutes les époques il y a eu des êtres éclairés (puisqu'elle en a rencontré) et aussi des censures, des incompréhensions (aujourd'hui nous en trouvons également).
    Je crois, Jamadrou, que tu es allée sur le site lire plus en détail le propos de Jeanne Guyon car il me semble que la phrase que tu cites appartient à un paragraphe que j'ai éludé ! Oui, il est réconfortant de constater que l'orient n'est pas le lieu unique de l'aspiration spirituelle profonde, et que notre nature cartésienne n'a pas empêché de nombreux saints d'éclore dans nos régions. L'Amour dépasse toute frontière et toute loi, vainc toutes les cultures les plus enracinées, il est identique à la Vie qui ne se laisse pas détruire quoi qu'il arrive.

    Belle journée à toutes deux, Danaé et Jamadrou. Bises.

    9
    Jeudi 18 Juin 2015 à 17:02

    Oui Aloysia je suis allée lire quelques pages du site que tu as mentionné pour essayer de mieux comprendre, mieux te comprendre.

    Mon résumé (ressenti) de lecture est-il dans la vérité de l'auteur?

    Bon après midi

    10
    Jeudi 18 Juin 2015 à 19:59

    Jamadrou, cette recherche est tout à ton honneur et ce n'est pas moi qu'il faut comprendre, sauf si vraiment je te pose un problème important ! Comme je l'ai expliqué rapidement au début, cette dame ne s'est pas "abandonnée" à un simple ressenti intime, mais elle a suivi les directives d'un frère franciscain puis sur le conseil de la supérieure du couvent de Montargis, d'un certain Jacques Bertot issu d'un cercle mystique dissident "l'Ermitage de Caen". Nous sommes donc là en pleine "querelle de la grâce", à l'époque de Pascal et de Port Royal des Champs, et si dans le texte ci-dessus elle s'exprime de manière dépouillée on peut cependant être certain qu'elle a formulé des prières et ne cesse de citer, dans les différents textes du livre, la Bible, les Évangiles et les Épîtres de Paul. Elle cite aussi Jean de la Croix, évoque Thérèse d'Avila, Catherine de Gênes (que je ne connais pas), l'Imitation de Jésus-Christ... Elle n'est donc pas du style "Baba Cool" ! Mais sa réalisation dépasse largement les enseignements traditionnels de l'église qui donc la condamna, ainsi que Fénelon son élève (c'est Bossuet qui réclama cette condamnation !!! Tu vois le genre !), pour l'hérésie à laquelle elle était affiliée : le courant "quiétiste"... tu peux voir ici le détail.

    Belle fin de journée !

    11
    Vendredi 19 Juin 2015 à 09:46

    Oui, j'ai déjà lu d'elle, ma belle-mère en  parlait souvent, elle devait être pour elle un bon exemple...

    Sincèrement

    Jean

    12
    Vendredi 19 Juin 2015 à 15:11

    Je te souhaite une belle journée Aloysia

    Un peu fatiguée pour lire ton texte jusqu'au bout

    Bisous

    13
    Vendredi 19 Juin 2015 à 16:11

    Jean, ta belle-mère était une femme très éclairée alors.

    Océanique : repose-toi, tu en as besoin. Tes photos de voyage valent mille commentaires.

    14
    Vendredi 19 Juin 2015 à 18:16
    daniel

    Je ne connaissais pas ce personnage. Il est vrai que ma culture est très limitée. J'ai trouvé tout cela est intéressant et correspond globalement à certains côtés de ma recherche.

    15
    Vendredi 19 Juin 2015 à 19:24

    "Ce personnage", tu veux dire Madame Guyon ? Ne t'adresse aucun reproche, je ne la connaissais pas non plus quand elle m'a été indiquée, et c'est quelqu'un de vraiment peu connu ! Il faut s'intéresser particulièrement à la mystique chrétienne, et c'est tout récemment qu'elle a été tirée de l'oubli. Bises, Daniel, et je suis heureuse si cela alimente par certains côtés ta recherche. 

    16
    Samedi 20 Juin 2015 à 01:12

    Elle fut célèbre en son temps. Je l'avais croisée dans les allées du XVIIème, mais ne l'avais jamais lue. Cela me plaît toujours, lorsqu'on tire de l'oubli un vieux mort qui a encore beaucoup à dire.

    17
    Samedi 20 Juin 2015 à 06:55

    Je te reconnais bien là, Carole, dans ton amour des lettres... Mais quand les mots sont si vivants, qui parle de "vieux mort" ?

    18
    Dimanche 21 Juin 2015 à 08:38

    merci de nous la faire connaitre, bon dimanche

    19
    Dimanche 21 Juin 2015 à 09:24

    Bon dimanche.



    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :