• Séparation et insécurité

     

          Voici une méditation qui fait suite aux articles concernant l'attachement (ici et ).

     

         Ce matin-là marchant dans une forêt balayée par le vent, Annaëlle interrogeait son Être intérieur :

             -  Maître, suis-je un individu séparé ? 

          La question restait en suspens. Et elle attendait, oubliait, y revenait…

         Enfin elle se fit cette remarque : habituellement, le Maître intérieur répond aussitôt. Pourquoi là ne répondait-Il pas ? Il devait y avoir quelque chose qui n'allait pas dans sa question... Elle devait faire une erreur.

           Elle s’assit sur un tas de bûches disposées par un forestier et contempla un moment les cimes des jeunes arbres agitées en tous sens, semblables aux vagues d’une mer déchaînée dont la surface serait très loin au-dessus de sa tête tandis que peu à peu elle se sentait devenir comme un petit poisson niché dans le calme des profondeurs. Le jeune tronc auquel elle était appuyée bougeait à la manière d’un animal vivant et le banc de fortune sur lequel elle était posée se mouvait aussi légèrement, entraîné sans doute par les racines que l’arbre étirait en se penchant. Cette sensation d’être incluse dans le paysage, de participer à sa vie et à sa danse tout en y étant totalement protégée était à la fois délicieux et sécurisant. Il lui semblait baigner dans la paix et l'harmonie, dans la douceur et l’amour, et ce vent puissant qu’elle entendait inlassablement dans les hauteurs lui évoquait le souffle de l’esprit errant comme un fou loin, loin au-dessus d’elle et de l’âme des choses.

           Elle se remit en route en se concentrant sur cette idée de séparation, et se demanda si cela correspondait à une réalité. 

           Si on est « séparé » pensa-t-elle, où commence la séparation ?

        Avec ses cinq sens elle percevait l’univers autour d’elle ; et si elle considérait par exemple la vision, celle-ci partait de son œil et s’étendait à tout ce qui l’environnait. De même pour l’audition : elle entendait à partir de l’oreille proprement dite et  jusqu’au loin. Quant aux sensations tactiles, c’était encore plus net, elles démarraient directement de sa peau. Était-elle donc séparée de ce qu’elle percevait ? Eh bien non, puisque cela la touchait, cela partait de l’organe lui-même. Cela débordait de l’organe vers l’extérieur ou se déversait dedans selon la manière dont on voulait concevoir le processus.

        De plus, elle constata que si elle nommait les choses, c’était tout simplement parce qu’elle les connaissait déjà ! Elle pouvait donc dire, non seulement qu'il n’y avait pas de séparation entre son corps et l’extérieur, mais en plus que les choses lui apparaissaient parce qu’elle les avait pensées ! En quelque sorte elle les « re-connaissait » !

         Était-ce pour cela qu’existait cet adage : « Lorsque le disciple est prêt, le Maître apparaît » ? Cela ne voulait-il pas dire tout simplement : « Lorsque le disciple a conçu clairement le Maître, il Le voit » ? Ainsi écrivait également Boileau : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement » (autrement dit « apparaît avec clarté » !)

        Ces découvertes l’emplirent de stupeur. Soudain tout semblait devenir miraculeusement intelligible à son esprit.

          En effet peu auparavant elle avait entendu le Maître intérieur lui dire ceci :

          -  Ce que Tu vois, Tu l’Es ! Qui veux-tu être d’autre ? ...

         Et elle n’avait pas encore réussi à « digérer » cette réponse. Voilà pourquoi maintenant elle ne pouvait en entendre davantage !

         Si le Maître était suscité par son aptitude à Le concevoir, où pouvait être la séparation ?

         Par les cinq sens, elle se voyait reliée au monde sans la moindre coupure. Mais cela se limitait-il aux sens ordinaires, et certaines opérations mentales ne pouvaient-elles pas remplir la même fonction ? Par exemple lorsqu’elle écrivait à quelqu’un, n’était-elle pas également reliée ? La pensée, l’intention, ne jouaient-elles pas ici le même rôle qu’un organe sensoriel ? Sa main traçait des caractères, les caractères parvenaient jusqu’aux yeux de la personne, celle-ci répondait, sa réponse lui arrivait et touchait sa vision puis sa compréhension : il y avait une continuité parfaite, aucun obstacle…

        De même, lorsqu’elle se déplaçait en marchant, il y avait encore une sensation spatiale qui la faisait se situer par rapport à des données sensorielles : mais avait-elle jamais quitté cette totalité qui accompagnait en permanence sa perception ?

         Ainsi ses sens la reliaient, sa pensée la reliait, ses sensations internes la reliaient. D’où provenait donc le sentiment de séparation si intense, et pourquoi avait-elle ce besoin de se situer comme un « je » avec ses caractéristiques, face à un « tu » qu’elle définirait autrement ?

         Son investigation l’entraînait dans une sorte de glissade qui effleurait à peine sa pensée tout en la faisant trembler à l’intérieur.

          Si ce qui était perçu par ses sens prenait pour elle une signification, c’était uniquement parce qu’elle identifiait les choses et donc les « interprétait » : c’était une opération mentale. Le mental se collait sur les choses et les définissait, les délimitait, les cloisonnait, les classait, les jugeait… il se livrait à un travail de dissection incroyable qui modifiait totalement leur apparence. Comme à Babel, il « traduisait » dans sa propre langue tout ce qui est ; c’était un Alien qui déformait tout ! Par exemple elle croyait voir un arbre ; mais c’était juste une pensée : le mental avait simplement étiqueté « arbre » une partie de sa vision. Elle croyait sentir le vent souffler, mais c’était encore une pensée ! Le mental interprétait le son et la sensation à sa manière… Elle marchait, et c’était encore une pensée : le mental relevait des sensations internes pour en fournir son propre décodage. Et tout s’ensuivait : impressions, émotions, idées, tout ce qui apparaissait à sa conscience était interprété, traduit selon la fantaisie mentale.

        ...  Il en était donc de même du « je » qui avait surgi lui aussi, semblable aux nuages dans le ciel ou aux bourrasques subites… ! D’où était-il venu ? Où s’en allait-il ?...

         Quand elle disait : « je vois », qui s’exprimait ainsi ? … N’était-ce pas juste une pensée ? Qui voyait ? Qui disait « je » ?

          C’est là que tout devint très flou…

        En effet : qui voyait ? Qui entendait ? Qui réfléchissait ? Qui disait « je » ? Qui était reponsable des pensées, des sensations apparues ?

           Et enfin, qui était séparé, et de quoi ??...

           Elle perdit pied pendant quelque temps puis retomba, car rester dans cette position indifférenciée est aussi effarant que se trouver en apesanteur. Elle ne put s’y maintenir.

           Mais par contre il devenait tout à fait évident que sa question avait été mal posée. Car lorsqu’une phrase débute avec « je », il y a obligatoirement une entité distincte pour la formuler et la réponse ne peut être que : « oui, il y a séparation ».  

           Tandis que dans la Réalité ultime aucune séparation n’existe... Seulement il faut alors supprimer la question afin d'abolir la mise en vis-à-vis de personnalités séparées.

     


  • Commentaires

    1
    Jeudi 27 Août 2015 à 08:01

    Le vent soulève entre monts et merveilles

    Les poussières du temps qui passe 

    Vivons au mieux l'instant présent 

    Pourquoi tant de questions attendent une réponse ?

    La vie appartient à chacun de suivre son bon chemin 

    Je te souhaite une journée agréable 

    Amicalement 

    2
    Jeudi 27 Août 2015 à 08:08

    A méditer...

    Belle journée  Aloysia !

    3
    Jeudi 27 Août 2015 à 09:34

    Bonne journée à toutes deux. glasses

    4
    Jeudi 27 Août 2015 à 09:39

    Bonjour Aloysia, j'aime beaucoup la description de l'endroit où Annaëlle s'est assise pour méditer, un lieu qui incite à la reflexion. 

    Nous voyons dualité en tout alors qu'il n'y a pas de séparation entre soi et l'objet que l'on regarde, mais cela est bien difficile à comprendre !!!

    Bonne journée à toi.

     

    5
    Jeudi 27 Août 2015 à 10:11

    Bonjour Danaé ; oui, "comprendre" n'est pas possible car c'est le mental qui crée la dualité donc on ne peut lui demander de se détruire lui-même ! Seule l'expérience est utile et comme tu l'as remarqué le paysage s'était ligué pour me venir en aide...

    6
    Jeudi 27 Août 2015 à 13:24

    J'ai du mal à comprendre tous ces propos ; j'ai peut-être l'intuition de certaines choses.

    Bonne journée,

    Amicalement

    Nicole Oliver/Coline

    7
    Jeudi 27 Août 2015 à 14:21

    La nature est souvent propice à la méditation . Difficile de saisir la réponse à la question posée par   Annaelle. Le corps et l’âme ne font qu'un dans la vie terrestre mais se dissocient une fois passé de l'autre coté ...sauf que l'on peut en effet se dissocier parfois en pratiquant la méditation et se sentir encore mieux après dans son corps, dans sa vie sans passer par la case religion que je bannis .

    8
    Jeudi 27 Août 2015 à 14:47

    Merci à vous de votre passage et de votre appréciation.

    9
    Jeudi 27 Août 2015 à 15:23
    sabine la pèlerine

    J'ai toujours cru en ce fil invisible qui nous lie à toute chose et dont le point d'attache est  la pensée ....Ce texte est si extraordinairement vrai, et il pourrait venir tenir la main de son frère de coeur : mon billet "C'était hier" !

    Chaque passage chez toi est un ressourcement, je t'embrasse et FORT  : sabine

    10
    Jeudi 27 Août 2015 à 15:46
    renee

    Je trouve ici ce fameux *Je* dont tu parlais dans un des coms.......belle réflexion. Bises

    11
    Jeudi 27 Août 2015 à 17:00

    glasses   Ah, Sabine, je vois que  tu as senti comme moi la connivence... Quand on aime, on commence par aimer l'univers, et tout, frères et soeurs, animaux et plantes, tout est inclus dans cet amour ! Ensuite, une vie ne suffit pas pour le célébrer...

    Renée, merci de ton attention  à chercher le sens. J'avais hésité à nommer cet article "méditation", mais "réflexion" est exactement le terme qui convient, puisque "réfléchir" consiste à renvoyer le reflet, l'image de ce que l'on est...

    12
    Vendredi 28 Août 2015 à 09:23

    Notre mental, cette mosaïque de petits "je" dont chacun veut tenir le devant de la scène, nous induit souvent en erreur. 


    Un texte édifiant à méditer. Merci.


    Mes amitiés


    Alain


     

    13
    Vendredi 28 Août 2015 à 14:09

    Merci, Alain.

    14
    Vendredi 28 Août 2015 à 20:50

    être - juste être - 

    merci pour ton texte - bises et bonne soirée 

    15
    Vendredi 28 Août 2015 à 21:17

    "Juste être", plus facile à dire qu'à faire... et cela ne se "commande" pas ! Bonne soirée, Durgalola.

    16
    thierry
    Samedi 29 Août 2015 à 08:44

    Le petit je et le grand tout. Du coup dans tes propos panthéistes je vais enfin trouver la force de lire vraiment "Walden ou la vie dans les bois" pour chercher la communion avec la nature et la concorde universelle (ce n'est sans doute pas un hasard s'il habitait près de Concord dans le Massachusetts, lieu d'une des premières escarmouches avec Lexington  entre insurgents et habits rouge et début des hostilités de la guerre d’indépendance , qui justifia le deuxième amendement sur le port des armes et les milices , maintenant c'est la garde nationale dans chaque état).

     

    Bonne journée, la communion charnelle a commencé avec la cueillette des figues mûres et va continuer avec le broyage de végétaux, s’est ça ou végéter !



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