• Rencontre


         Dans notre ville, il n'y a pas de personnes à la rue. Des services sociaux adaptés font qu'ils sont  systématiquement pris en charge et conduits à un local pour dormir, ou soutenus pour l'acquisition d'un logement. Cependant on a coutume de rencontrer certains visages, notamment devant la poste : de jeunes quêteurs momentanément sans travail. Et souvent leur bonne figure et l'habitude que l'on a de les croiser fait que les gens ne les méprisent pas. 

         C'est ainsi que ce matin, en portant exceptionnellement quelques cartes postales à la boîte pour une amie, je rencontrai ce jeune homme si souriant et courageux, avec lequel j'ai déjà lié connaissance.

             Je savais qu'il avait une compagne possédant elle un travail, et au moins une petite fille (j'appris ce matin qu'il avait aussi un garçon plus âgé), et donc qu'il mendiait pour ne pas rester inactif et rapporter quelque argent au foyer, "pour acheter les couches" m'avait-il dit un jour en souriant ; et que pendant les absences de son amie c'était lui qui pouponnait.

            Mais je ne m'attendais pas à ce que ce matin il se mette à me parler tant, que je restai à l'écouter pendant près de trois quarts d'heure ; partageant ainsi un peu de sa vie en regardant circuler les passants, dont quatre au moins, bien connus de moi, me firent la bise, et quelques-uns - à la sauvette il est vrai - déposèrent une pièce (minime !) dans le chapeau.

           Je n'osai pas le photographier, mais me promis d'essayer d'en esquisser un dessin approchant pour que vous vous en fassiez une idée. Je ne lui ai pas demandé son nom, car qu'est-ce qu'un nom sinon des lettres sur un registre d'état civil... Mais il me convia au fil du discours qu'il avait 34 ans, ce qui achève de le situer par rapport à ce dessin qui certes le rajeunit un peu, mais campe tout de même son allure de Poulbot débraillé, avec une casquette et un ensemble style "chasse" vert bouteille. Ses ongles étaient noirs, mais ses yeux étaient plus clairs que la lumière ; c'est pourquoi je les ai dessinés si grands... Ses cheveux châtain clair étaient gras et tombaient mollement sur ses épaules.

    Rencontre

         Ainsi en tailleur toute la journée, il souriait aux gens et n'aspirait qu'à leur parler.

         Après quelques échanges sur la petite fille, son frère et leurs envies de cadeaux de Noël, nous parlâmes de l'habitude contemporaine de couvrir les enfants de cadeaux coûteux, et de l'oppression exercée par la société de consommation sur les parents à cette intention. Peu à peu nous en arrivâmes au problème de l'argent...

         Ce jeune homme avait eu une mère issue d'un milieu très bourgeois, dans la famille de qui on trouvait un Inspecteur d'académie, des directeurs de services postaux ; mais elle-même ne pouvait pas faire grand chose, étant atteinte d'une maladie orpheline, et avait épousé un ouvrier.

        J'objectai que pour l'épouser, elle lui avait certainement trouvé des qualités. Mais il enchaîna en insistant sur le drame qu'il avait vécu, à voir durant toute son adolescence sa mère se plaindre à sa propre famille de ce que son mari ne lui apportait pas le confort qu'elle souhaitait. Et de constater chaque jour que son père était critiqué, humilié, attaqué sans cesse. Cadet (en seconde position) d'une fratrie de trois garçons, il s'était vite révolté et avait, au début, "mal tourné". Cependant il avait apparemment une grande affection et estime pour son tonton Inspecteur, qui avait été révolutionnaire en mai 68 et s'était rangé ensuite par nécessité, mais restait révolté à l'intérieur de lui et donc le comprenait.

         Mais en ce qui le concernait lui, il ne pouvait pas sortir de sa révolte contre cette société de diplômes et d'argent. Quand sa petite fille était née, sa mère lui était tombée dans les bras, elle qui quelques années plus tôt l'avait jeté dehors comme un vaurien. Où était donc l'amour ?

        Sa grand-mère maternelle par contre, qui habitait une grosse demeure bourgeoise à 25 km de chez lui, n'avait pas pu se déplacer pour voir l'enfant, plaidant que "c'était trop loin" !

         Tandis que du côté de son père tout le monde, quoique nécessiteux, restait charmant et gentil avec lui et s'était précipité pour connaître le bébé.

         Un jour qu'il s'était rendu à une fête de famille du côté de sa mère, il avait été ahuri de tomber sur un énorme assemblée de "PDG" en costume-cravate, et s'était trouvé aussitôt happé par sa grand-mère qui l'avait précipité sous la douche tandis que sa mère exhibait un costume qu'elle avait acheté spécialement pour lui...  Il en riait encore, disant que quelques heures plus tard il était redevenu à nouveau aussi débraillé.

         Il disait : 

    «  Les gens vivent enfermés dans des cloisons qu'ils se sont eux-mêmes fabriquées. La religion... Première invention pour se donner bonne conscience ! Ils veulent atteindre le Paradis ! Mais où il est le Paradis ? Vous l'avez vu quelque part, vous le Paradis ? Non ! On est tous faits pareil et on finira tous en poussière et voilà tout ! »

        Il parlait haut en se servant de ses mains et toujours en souriant. Il me disait que la plupart du temps les gens le fuyaient parce qu'ils n'avaient jamais une minute pour parler. J'évoquai Socrate, mais il connaissait davantage Gandhi. Je m'avisai alors qu'il se tenait assis en tailleur exactement comme le Mahatma. Il poursuivit malicieusement :

    « Savez-vous que Gandhi a écrit à Adolf Hitler, en 1939, un courrier diplomatique commençant par : "Cher ami " ? Vous rendez-vous compte ? L'homme le plus doux, le plus porté à l'effacement de soi-même, le plus partisan de la paix qui soit, qui écrit "cher ami" à l'homme le plus violent, le plus égocentriste, le plus avide qu'on ait jamais connu ?!  »

       Il voyait les services sociaux s'acharner sur son garçon alors que lui essayait de l'élever correctement, et se demandait s'ils ne feraient pas mieux d'arrêter de se la jouer "compatissant" et de s'occuper un peu de leurs propres gosses ; alors que du côté de sa famille "riche", le petit cousin s'était vu offrir une voiture pour ses dix-huit ans ! Rien que ça ! Mais où était donc l'intérêt de l'enfant ? Dans l'amour et l'attention positive des parents, ou dans une pluie de présents uniquement matériels ?

            Nous ne savions pas l'heure qu'il était et lui ne voulait pas le savoir. Mais je finis tout de même par l'interrompre et me sauver... Je l'aurais presque embrassé.

         En effet je devinais que j'avais rencontré le mendiant qui ne frappe qu'une fois, dans l'interstice entre deux cloisons de certitudes. Qui est-il ? D'où vient-il ? Où va-t-il ? Il entre comme le vent en laissant transparaître un grand pan de lumière.

          Et vous découvrez qu'il a toujours été là, posé, offert, mais que vous ne l'aviez jamais remarqué.

           Il faut s'être arrêté pour percevoir l'immobile.

     

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