• Traverser la nuit, de Martine Pouchain


       Convaincue comme je le suis que les "Martine" sont des filles très bien (ce qui n'enlève rien aux autres, évidemment !), c'est avec grand plaisir que je vais vous parler de ce roman, publié dans une édition plutôt "Jeunesse", mais qui s'adresse à des "plutôt adultes", dans un langage d'une saveur et d'une originalité délicieuses.
         

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        Sur le site des éditions Sarbacane, il est déjà difficile de trouver un auteur, ceux-ci n'étant pas listés par ordre alphabétique (comme vous pouvez le voir ci-dessus), n'étant pas accessibles non plus par le module "recherche par mot-clé", et enfin n'ayant pas de page spécifique ; donc pour trouver Martine Pouchain ainsi que la présentation de son livre, je préfère vous offrir des copies d'écran.

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          C'est le premier roman que je lis d'elle, et j'avoue que je ne la connaissais pas du tout lorsque la bibliothécaire m'a dit : "Oh ! je vous conseille celui-ci ! Il est très bien ! Vraiment très bien !"

          Elle s'excusait presque en ajoutant : "Ce n'est pas du fantastique ni de la Science-fiction, c'est une enquête... mais il y a aussi une histoire d'amour... enfin, je vous assure qu'il devrait vous plaire !"

          Je ne sais plus trop ce qu'elle a ajouté ensuite, mais les enquêtes, moi, je n'avais rien contre.

         Cependant quand j'ai commencé le livre, j'ai été immédiatement surprise : Martine Pouchain le présente comme une pièce de théâtre... un peu comme dans "Poil de Carotte" : les personnages sont indiqués, avec leur nom et qui ils sont, "par ordre d'apparition" de surcroît ; alors, non seulement on a une vague idée du sujet dès le début, mais en plus par la suite on peut se reporter à cette présentation, qui m'a bien aidée parfois quand je m'emberlificotais sur untel ou untel. Et ensuite, tenez-vous bien, on a la liste des musiques de fond (ou plutôt avant, pardonnez-moi : elle appelle cela la "bande-son") ! Alors là... inattendu, c'est sûr. J'ai bien ressenti l'ambiance lorsqu'il s'agissait de musiques classiques, que je connais, mais moins lorsqu'elle a utilisé des chansons en anglais, que d'autres peut-être connaîtront davantage. Tôt ou tard, ce roman sera adapté au cinéma, c'est certain ; en tous cas, elle a voulu sans doute évoquer l'ambiance sombre de bien des scénarios policiers actuels.

    Acheux-en-Vimeu.jpgLe village d'Acheux-en-Vimeu (image tirée du site), dans la baie de Somme.


        Le héros, c'est Vilor : drôle de nom, que son père lui a donné parce qu'il était communiste et que cela formait les initiales de "Vladimir Ilitch Lénine est l'Organisateur de la Révolution"... Aussi tout le monde ou presque l'appelle-t-il Victor ! Mais c'est aussi le narrateur.

         Et c'est ainsi que l'on entre dans un parler simple et savoureux (qui emploie par exemple des expressions comme à la veux-tu voilà, ou bien on se la coule suave), en même temps que dans la tête d'un personnage sympathique et admirablement observé. J'oubliais de vous dire : il a 25 ans seulement ; mais  il dirige déjà la brigade de gendarmerie de la petite ville picarde où se déroule le drame, Etrenjoie... Bizarrement, le nom m'a fait tiquer : j'aurais lu plutôt Entrejoie, je trouvais que cela faisait plus village français ; mais enfin ce n'est pas grave : il y a bien Moyenneville, dans le Vimeu vert. Je pense que l'idée est de rester dans le registre de la comédie... malgré pourtant l'inquiétante tonalité du titre.

         Passons maintenant à la localisation : tout au début, nous lisons les remerciements de l'auteure au Conseil Régional de Picardie pour son soutien. Ah oui ? Et pourquoi... ?

         Nous ne tardons pas à le découvrir : les personnages du livre - du moins les plus anciens d'entre eux, ou ceux issus des milieux les plus pauvres - parlent patois ; le patois picard ! Le patelin en question est situé dans le Vimeu : la baie de Somme, donc ; mais apparemment le village gravite autour d'Amiens, dont on attend le procureur pour l'enquête.
        Voyons donc p. 21 :

    À peine le barbecue est-il disposé à recevoir les premières grillades qu'une pluie fine se met à tomber.
    « I pluvote » disent les vieux.
    Un quart d'heure plus tard, tout le monde s'est réfugié sous le barnum et s'empiffre de cacahuètes et de sangria.
    « I plut à clotchètes », disent les vieux.
    Encore dix minutes, et une retraite provisoire s'amorce vers le café de Fine Quinquet.
    « I plut à dagues.»
    (...)
    « Vos ne pauvouez point vos passer de moué, hein ? Allez, allez ! ressez pas là, z'allez attraper du mau ! » exulte-t-elle devant nos figures de chiens mouillés. 

       Bien sûr l'auteure nous propose un lexique, mais je suppose que vous comprenez tout comme moi, du moins approximativement, ce qui se dit ! Alors, si je vous dis que j'exulte moi aussi, parce que j'ai les trois quarts de mes ascendants originaires de ch'nord, parmi lesquels une grand-mère née à Bapaume - et qui parlait prévisément comme ça, quand on le lui demandait bien sûr !...

       C'est alors que vous êtes pris sous le charme de ce livre. Car l'enquête, évidemment, elle piétine ; et d'ailleurs Vilor ne se cache pas de songer "à une fichue série télévisée où tout tient entassé dans quarante-cinq minutes (...) ! Dans la vraie vie, rien à voir (...) . Il arrive même que cela devienne un cold case, affaire classée, non élucidée, sans Will Jeffries ou Lily Rush pour s'en occuper. "

        Mais vous, vous ne vous ennuyez pas, au contraire. La vie se déroule et petit à petit, vous en apprenez sur les gens, vous les voyez vivre, vous découvrez Vilor, son passé, son père peu aimant, sa mère disparue... Et vous êtes envoûté par la beauté des images, ou par la sagesse de Baptiste Candeille - dit "Tisse" -, cloué sur son fauteuil depuis 45 ans par la polio. Tisse invite son ami, pour chasser ses angoisses, à prendre modèle sur Popaul - un jeune considéré comme arriéré mental, qui est non loin de là grimpé à l'échelle d'une grange.

    « Regarde-le être heureux, reprend Tisse. Il n'a pas plus de souci qu'un chat. »
    Perché sur son échelle, Popaul trace de grands gestes souples en chuchotant quelque chose dans un curieux sabir, pot-pourri de picard et de baragouin. (...)
    « Qu'est-ce qu'il bricole ?
    - Un coucher de soleil, me répond Tisse.
    - Tu plaisantes ?
    - Lui ne plaisante pas. »
     La main de Popaul paraît en effet tenir un pinceau avec lequel il peindrait sur une toile grandeur de ciel. Ou une baguette pour orchestrer le crépuscule.

      Et vous voilà plongé en pleine poésie. Poésie, sagesse, profondeur... Car ce coucher de soleil n'est pas sans rappeler ceux du Petit Prince ; mais aussi les levers de soleil de Chantecler *.
        Bientôt, on comprend peu à peu que la nuit est un réel problème pour Vilor ; et la plume légère, amusée et riche en mots ignorés (comme "bistouille", qui signifie "café à l'alcool") de Martine Pouchain devient experte dans l'évocation de l'angoisse comme dans celle de la nature.

      Ma mère est morte pendant mon sommeil. J'étais trop jeune pour en garder un vrai souvenir, mais mon coprs en a conservé l'empreinte. Ou mon âme. Depuis, je crains la nuit comme si sa froide étreinte devait m'emporter à mon tour. Dans son ventre noir, tout devient menace, ressassement, folie. (...) Et l'angoisse me tient éveillé, m'enserre, m'étouffe, je tente de la chasser, je respire, j'écoute le souffle pénétrer ma poitrine, j'entends le cri inquiet d'un lièvre, sa terreur devient mienne, je prie pour que le blaireau l'épargne, j'inspire, un loir se faufile sous la toiture, j'expire, il grignotte, ronflotte, j'inspire, j'aspire à me détendre, j'expire, je ne me détends pas, j'inspire.
    Quand je sombre enfin, l'aube fait frissonner le soleil neuf.

      Un peu plus loin, c'est la sagesse qui l'emporte ; et puis la légèreté reprend le dessus.

    J'ai toujours pensé que les bêtes étaient bien plus douées que nous pour la vie. Elles ne cherchent pas plus loin qu'un nid à construire ou une proie à capturer, et elles ne préméditent pas de comment ça va tourner. Mais l'humain est une foutue bestiole à qui rien ne suffit, et dont le malin plaisir est de se mettre des crédits sur les épaules et des angoisses par-dessus.
    Les buissons craquettent en bas du jardin. Lièvre ? Hérisson ? Un lièvre, peut-être.
    Finalement, ce n'est ni l'un ni l'autre. Une paire de gros godillots en cuir de l'armée, un ticheurte troué et des oreilles décollées me signalent Popaul qui progresse à croupetons derrière les ronciers.

       Parfois la poésie est totale et fascinante.

    C'était une de ces matinées mordorées d'octobre. Les soleil cuisait les labours et une vapeur bleutée montait des sillons...

       Ou plus loin :

    Il s'est mis à repleuvoir. Ça dure une bonne partie du jour, et en milieu d'après-midi, de grosses touffes nacrées s'étirent à vive allure et galopent vers l'Occident, histoire de finir en beauté dans l'horizon fauve...

       La vie cependant suit son cours au café de Fine, où l'on parle météo :

    « Ch'est rin qu'eune dosse, disent les uns.
    - Ch't'eune seuce.
    - Peinses-tu, jusse eune trimpète.
    - Moi je dirais plutôt eune grinchée.
    - Eune grinchée ou... eune éclaboussure ?
    - Eune brouée, peut-être bien... »
    (...) Là-dessus, le T'chot ** qui gambade entre les tables nous rajoute son grain de sel :
    « Brr, fait une chaleur de poule, hein ? »
    (...)
    « Par ici, la terre est amoureuse, elle colle à la semelle », dit parfois Baptiste Candeille qui est pourtant mal placé pour savoir de quoi il retourne. 

       Mais on se rapproche de la fin du livre, et toujours pas d'évolution dans l'histoire... On a bien quelques idées qui affleurent, mais tous les "méchants" qu'on n'aime guère sont disculpés, et les autres sont tous des êtres souffrants que l'on n'aimerait pas voir inculpés. C'est Baptiste Candeille qui peu à peu dénoue les fils...

    De fil en aiguille, les choses ne semblent plus aussi graves qu'elles en avaient l'air, comme si le Bien et le Mal n'étaient que les deux visages de Dieu.
    « La plupart des gens, vus de l'extérieur, nous paraissent plus cohérents que nous. Et plus forts, dit encore le vieil homme. Alors qu'à l'intérieur, le plus souvent, ce sont seulement des types qui font leur possible, qui se coltinent les aléas, et qui souffrent comme tout le monde. Même les plus mauvais. »

      Il ne reste alors plus qu'une vingtaine de pages, pour un dénouement auquel on ne s'attend pas du tout... Emporté par le caractère familier et enjoué du style, on a versé peu à peu dans une tragédie qui se voulait étouffée, et qui éclate au final, vous laissant bouleversé, le coeur serré.

     

         Un très, très beau livre, vraiment !

     

     

        PS : Il y a beaucoup d'articles sur le net consacrés à ce roman (ici, ici et , ou ). Cela prouve qu'il fait vraiment un tabac !
        Il y a aussi le site personnel de Martine Pouchain. Elle n'en est pas à ses débuts ! Dommage que je ne l'aie pas remarquée plus tôt. Si l'on ne s'en tient qu'à sa biographie officielle elle en est à son 22e livre ! Elle a commencé par des romans historiques chez Gallimard jeunesse (folio junior), pour passer à la science fiction chez Magnard (Tipik junior), puis à des romans psychologiques chez Syros... avant d'arriver chez Sarbacane, en passant par Nathan, Flammarion, Oskar, avec des enquêtes, des problèmes de pauvreté et de société, des aventures en pays lointains... Chapeau bas ! 

     


    * « Je pense à la lumière et non pas à la gloire. 
    Chanter, c'est ma façon de me battre et de croire ; 
    Et si de tous les chants mon chant est le plus fier. 
    C'est que je chante clair afin qu'il fasse clair ! »
    Edmond Rostand, Chantecler, acte II. 
    ** le Petit, un gamin du village. 

     

  • Commentaires

    1
    Mercredi 25 Juillet 2012 à 12:00
    j'adore ce titre...traverser la nuit ça me fait penser a de la transparence...ça me donne une idée pour un poème besos tilk


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