• Réflexions d'acteur


         Mon grand-père était un homme de théâtre amateur ; mais il s'était énormément investi dans cet art et nous offrait souvent des démonstrations de diction de grande qualité, tantôt sur des textes classiques tels la tirade de Cyrano, tantôt sur des passages de vaudevilles qui déclenchaient notre hilarité.

          Il évoquait aussi les cours qu'il avait suivis, et nous relata un jour les questionnements auxquels il avait été confronté par rapport à l'expression à apporter à certains  vers classiques.

    Réflexions d'acteur

     

            Le vers le plus difficile à  déclamer, selon lui, était le premier vers de la tragédie de Racine "Athalie", prononcé par l'officier Abner à l'entrée du Temple de Jérusalem.

    « Oui, je viens dans son temple adorer l’Éternel. »

            Étant le premier vers de la pièce, il importait de lui donner une valeur, mais sur quel mot faire porter l'accent ?

       -   Selon certains de ses conseillers, le plus important était ce : " Oui !" On devait le mettre en valeur pour souligner l'affirmation de tout l'être qui est entièrement impliqué dans son acte. Acceptation parfaite, don de soi.

         -  Pour d'autres cependant, c'est ce : " Je viens ... " qu'il fallait accentuer. En effet, le "je" traduit davantage l'implication de soi, et accompagné du verbe "viens" la démarche proprement dite est soulignée et c'est elle qui est essentielle.

          - D'autres alors s'interposaient en lui disant : « Mais non ! ce sur quoi il faut mettre l'accent, sur le fragment suivant "dans son temple" ! Le personnage se déplace pour trouver son Dieu là où Il est, et c'est cela le principal !

          -  Mais enfin, s'exclamaient les suivants, c'est le verbe qu'il faut souligner, c'est "adorer"... Que vient faire Abner ? Se prosterner devant le Divin, c'est bien le point culminant du vers.

            - Pas du tout, objectaient les derniers ! Le mot final du vers est le principal, c'est connu ; c'est lui qu'il faut mettre en valeur ! Un mot qui résonne et que tout le vers a préparé : "l’Éternel !"  C'est bien lui le personnage central du vers !

     

              Devant l'hésitation de notre grand-père et la grandeur remarquable qu'acquérait soudain ce vers extraordinaire, nous ne savions plus le déclamer qu'en en détachant chaque fragment et en les chargeant tous d'une intention appuyée :

    Oui  !
    Je viens  

    Dans son temple 
    Adorer 
    L’Éternel.  

     

          Eh bien vous me croirez si vous voulez, mais aujourd'hui cette formulation me paraît d'une force exceptionnelle, et chaque fois qu'il s'agit de prier, je me la répète en en détachant chaque partie avec la solennité qu'elle réclame. En effet TOUT est important. Rien n'est inutile. Rien n'est redondant.

         Et c'est là le génie exceptionnel de Racine qui, comme on le sait, avait été élevé à Port-Royal des Champs parmi des religieux.

          Mais encore faut-il avoir compris que le "temple" dont il s'agit est intérieur.
          C'est aussi ce qu'indique le nom de l'auteur du vers : Racine.

          Comme celui de Jérusalem dans la tradition mystique judéo-chrétienne, ce lieu est le point unique et sacré de la rencontre entre l'Homme et son Dieu, le point à la racine du "Je".

           Il s'agit donc de l'Âme qui s'est retirée jusqu'en son point intime le plus secret, où elle perçoit enfin l'immensité de ce qui Est.

     

    Temple intérieur

        

     

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  • Commentaires

    1
    Mardi 13 Janvier 2015 à 09:40

    Belle journée à toi

    Sachons adorer la chance d'être en phase avec soi-même 

    Bise 

    2
    Mardi 13 Janvier 2015 à 11:25

    Bonjour Aloysia, c'est super de se rappeler de son grand-père ainsi lorsqu'il déclamait ces vers de Racine et aussi d'en comprendre le sens ! 

    Belle et douce  journée à toi. Bises

    3
    Mardi 13 Janvier 2015 à 12:05

    smile   Merci, Danaé. j'ai eu un merveilleux grand-père... 

    4
    Mardi 13 Janvier 2015 à 14:26

    Les paroles de ton grand père résonnent fort en toi,  comme des racines elles font partie de toi et à chaque étape de ta vie tu as du en affiner ta compréhension.

    j'aime beaucoup ton histoire Aloysia, merci.

    5
    Mardi 13 Janvier 2015 à 14:41

    yes Merci, gentille Jamadrou.

    6
    Mardi 13 Janvier 2015 à 22:49

    Un grand-père qui aime partager son savoir et savoir être. 

    bonne soirée 

    clem

    7
    Mardi 13 Janvier 2015 à 23:28

    bonne année à toi et aux tiens

    besos

    tilk

    8
    Mercredi 14 Janvier 2015 à 08:07

    Un "Grand" Père.

    9
    Vendredi 16 Janvier 2015 à 12:08
    Daniel

    Ce sont des souvenirs qui restent à jamais gravés ! Je n'ai pas un bon souvenir de Racine que j'ai étudié à l'école. Cela m'ennuyait beaucoup !

    10
    Vendredi 16 Janvier 2015 à 13:24

    glasses  C'est selon... Le théâtre du XVIIe est fastidieux car il est pompeux, enfermé dans des règles et formulé dans une langue dépassée ; mais parfois (surtout chez Racine) il met le doigt sur des sentiments humains très profonds et là il touche. C'est le principe même du classicisme, ce qui nous rend La Fontaine et Molière également si proches : ils expriment l'essentiel de l'âme humaine.

    Mais ici, j'extrapole. Je fais une interprétation subjective et accessoire d'un vers qui en soi est beaucoup plus simple, à prendre au premier degré dans le texte de Racine !



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