•        J'écrivais il y a quelque temps : "saisir, lâcher..." .

          Ceci est le rythme de la vie ; le rythme de la respiration.

         Mais c'est aussi le rythme de l'ego, celui qui nous permet de nous reconnaître dans le monde qui nous environne en tant que sujet, identifiant chaque chose en tant qu'objet, et qui ce faisant fractionne inexorablement la nature comme autant de produits définis. Celui qui nous pousse par exemple à photographier les images que nous percevons afin de les perpétuer, nous imaginant que leur beauté doit être conservée sous peine de se perdre - ou partagée, sans quoi nous serions orphelins dans l'extase.

            Ce matin j'ai voulu prendre des photos pour illustrer ce que j'avais à vous dire. Mais figurez-vous : tout changeait sans cesse. Comment partager quoi que ce soit ? Rien ne pouvait être saisi dans ce mouvement perpétuel !

          Enfin, j'ai essayé. Je me suis arrêtée, j'ai photographié ce que je voyais... Eh bien quand je regarde le résultat, rien ne ressemble à ce que j'ai vu. Il n'y a plus rien dans cette photo, elle est VIDE ! Elle ressemble à un "œuf clair" : sans son germe, sans la vie qui l'animait. Un cadavre, quoi...

          Pourtant, me direz-vous, quand on regarde des photos on dit souvent : "C'est beau !" Oui, mais pourquoi ? N'est-ce pas parce que l'on RECRÉE au moyen de l'imagination ce qui a été perdu ?

         Il n'y a rien à saisir, rien à lâcher. Tout est présent, vivant, mouvement et être. Tout est ensemble et devenir, et même la respiration, qui devient imperceptible, inconsciente, sensation unique diffusée à l'infini dans les cimes des arbres, perpétuée dans la lumière des branchages, nourriture emplissant le cœur à déborder.

     

    Forêt-30oct


           Voici l'image "prise" et "vidée" de son sens.

           Car elle parlait, cette image ! Elle disait :

    « Ceci est mon Corps, livré pour vous... Prenez et respirez-en tous ! Nourrissez-vous-en jusqu'à l'ivresse... ! »

           Elle se transmuait et se transformait comme l'éolienne qui tourne, sans effort, sans déplacement aucun, dans la Beauté et l'Harmonie.

             Elle chantait aussi, cette image ! Elle chantait de gazouillis et de bruissements... Sur la campagne, les grues tournaient au loin en bande criarde. D'autres marchaient paisiblement sur la terre retournée parmi les quelques chevreuils occupés à brouter. Elle était odorante, elle glissait sur ma peau comme une présence intime et permanente, toujours renouvelée et jamais perdue... Elle était mouvance comme les vagues éternellement glissantes de la houle, où le fauve des arbres se transformait bientôt en un toit de ferme familier, devant lequel roulaient quelques autos.

            Comment enfermer ça dans une photo ? Ou même dans un texte ? Que saisir ? Que lâcher ?

           "Saisir l'instant" comme l'on dit, c'est prélever un fragment de vie d'un ensemble fabuleux ; c'est donc une aberration. C'est sans doute pourquoi Goethe en fait le principe qui livrera Faust à l'enfer : lorsque, poussé en avant par un désir toujours plus effréné de joies terrestres, il criera à l'instant « Arrête-toi ! Tu es trop beau ! », alors il connaîtra la mort éternelle. Or nous savons que le Malin est l'autre nom de l'ego - ou "diable", diabolos : celui qui divise en parties, en morceaux séparés... En effet, comment "saisir" ce qui nous contient ? Ce dont nous ne sommes en réalité qu'un élément infime ?  

         Aujourd'hui, veille de Toussaint, parler de mort s'impose. Pourtant tout resplendit. Ce n'est pas une raison pour prétendre comme certains que le temps est "printanier" ! Quand les feuilles d'or tombent en abondance et que le rouge du couchant colore d'écarlate  les orées vieillissantes. 

           Cependant nous pouvons souligner cette idée d'abandon... Tout ce qui a été vu est passé ; tout ce qui est passé disparaît ; inutile de retenir quoi que ce soit. Ce que l'on cherche à agripper s'effrite dans nos doigts comme la toile d'araignée, le sable du chemin, l'ossement desséché, la feuille morte. 

          Mais alors, resplendit ce qui Est ! Bientôt Il paraîtra dans la grotte secrète du Cœur, l’Enfant-miracle, l’Enfant-lumière… ! Qui a toujours été là, mais n’était pas perçu par nos yeux obscurcis.

      

    Coeur

     

     

            


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           Les 5 et 6 novembre prochains aura lieu à Paris un grand forum sur l'Éveil. On en trouve ici tous les détails.

           C'est la mode. Et pour moi qui ai cherché Dieu toute ma vie jusqu'à être poussée dans cette mouvance, le terme semble amusant : ne dit-on pas d'un bébé attentif au monde extérieur qu'il est "éveillé" ?

     

        De plus la réunion aura lieu dans un cirque !!

          Non, non, il est interdit de rire ; on sait bien que "circus" signifie "cercle", ce qui est la forme parfaite pour une telle réunion, et de plus il est rouge comme un cœur (voyez ici, où vous constaterez par la même occasion que l'on n'oublie pas qu'avant d'avoir un cœur nous sommes d'abord des estomacs...).

         Bien sûr c'est attirant. Comme tout ce qui s'achète. C'est de l'éveil servi sur un plateau, avec la sauce et le champagne. Et malgré le titre accrocheur ("L'éveil, une expérience individuelle et collective"), plusieurs intervenants (comme Sahaj Neel) rappellent cette vérité irréfutable :

     Il n'y a pas d'éveil "individuel", vu que si éveil il y a, il n'y a plus d'individu.

        Alors peut-on parler d' "éveil collectif" ? Il me semble pourtant que le terme "collectif" suppose une collection d'individus !... Enfin, évoquer une "expérience" ramène encore à cet individu qui est sensé disparaître ainsi qu'à un évènement inscrit dans le temps et donc périssable.

           Un proverbe bien connu déclare qu'il vaut mieux s'adresser à Dieu qu'à ses Saints... Pourtant, et j'en témoigne, atteindre Dieu demande parfois l'aide d'intermédiaires ; d'où l'utilité de rencontrer peut-être, au moins une fois dans sa vie, un Saint. Mais de le rencontrer vraiment, de l'écouter vraiment, et non de venir à un "forum" qui irrésistiblement me rappelle une basse-cour où chacun va picorer ici et là pour trouver sa petite pitance sans être réellement nourri !

          
    Il n'y a qu'un Guide,

    et il s'appelle « Maître » parce que :

    « Être » est sa nature

    et « M » (= aime), est le coussin sur lequel Il est assis.

     

            Ce Guide seul nous connaît suffisamment intimement pour nous mener exactement où il faut et quand il faut (même à ce forum s'il le juge utile...), et pour nous DIRE à ce moment ce que nous avons à entendre. Il sait nous parler, et comment ne l'entendrions-nous pas ?

          Si nous nous croyons perdu - comme j'ai cru l'être longtemps - ce n'est que par manque de foi, puisque nous ne le sommes jamais : nous sommes toujours placés par lui exactement là où nous devons être et faisons toujours exactement ce que nous avons à faire, puisque c'est lui qui gouverne tout.

           Quand nous croyons ne pas l'entendre, c'est que nous refusons ce qu'il nous offre : plus nous acceptons pleinement ce que nous sommes et la vie que nous menons, et plus nous entendons son message d'Amour et sentons en nous grandir le Bonheur.

     

              Voici une très belle vidéo d'Arex sur une musique de Karunesh qui véhicule elle aussi ce message. Elle s'intitule Breathing Silence : "La respiration du Silence"...  (à mettre absolument en grand écran !)


          


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  •           Y a-t-il des "limites" à dépasser ou à franchir ?

               Y a-t-il des murailles à détruire ?

              La conclusion de mon précédent récit pourrait donner à penser que le salut est dans l'abolition de tout, et le Néant un but en soi.

     

    Trompettes de Jéricho

     

            Pourtant je me suis efforcée d'exprimer que cet espace illimité découvert à la fin était en même temps un Cœur vibrant et véritablement vivant.

           Or bien sûr ce qui vibre est de nature énergétique, donc matérielle ; et ce qui est vivant est définissable.

           Le Sutra du Coeur (du "coeur", justement), passage principal de la sublime "Prajna Paramita" ou art d'atteindre à la Suprême Sagesse du Bouddha, commence par ces mots très puissants : 

    « La forme est vide ; le vide est forme.

      La forme n'est pas autre chose que le vide et le vide n'est pas autre chose que la forme.

       Là où il y a forme il y a vide et là où il y a vide il y a forme. »

     
         Il est temps de cesser ce mouvement de bascule entre le fini et l'infini, de cesser d'opposer l'illimité au limité.

              L'infini a le visage du Vide ; le limité a le visage de la Forme. Mais il ne faut pas en conclure que l'infini ne serait pas habité ; ni que le mot limite serait réduit à l'idée de structure mentale.

           La Forme a l'aspect du Vide parce qu'elle n'est pas nommée, elle échappe à tout concept ou définition ; mais elle demeure en tant que contact, sensation, preuve de la Vie de l'Être.

            Le Vide a l'aspect de la Forme parce qu'il est vivant, sensible, expressif, qu'il se déploie en manifestation joyeuse et riche, quoique dénué d'appartenance comme de parties séparées.

            La seule limite que nous ayons à ôter est donc ce tracé mental qui sépare en catégories le vivant et en fait des choses soumises à perpétuelle évaluation. En d'autres termes : ce qui substitue sa loi au réel et que nous avons coutume de nommer ego, car il se résume à un je - "je vois, je pense, je dis, je fais"... "Je" illusoire puisque le Réel s'accomplit de Soi-même.

           Ainsi, comme l'écrivait Phène :

    « L'Être est à la fois la Lumière et Cela qu'elle éclaire. »

     
    Lotus

     


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  •  

              Ce matin, à la faveur d'un providentiel rafraîchissement, je suis sortie.

             Je ne peux pas méditer enfermée. Je me sens comme piégée, en boîte.

             Mon esprit ne se déploie que dans le mouvement, dans une voiture en marche, ou si je marche.

           Ainsi est fait le mental : il lui faut du mouvement. Vous vous asseyez sans bouger, vous bloquez tout, et qu'est-ce que ça apporte ? Juste que vous avez été raide comme un piquet pendant un moment, c'est tout. Vous avez pensé des choses, entendu et senti des choses, mais rien n'a changé, rien n'a pu vous instruire de quoi que ce soit vous concernant.

          Alors qu'en se promenant... l'esprit s'interroge et tout concourt à apporter sa réponse.

    *

            Notez que le titre que je donne à ces réflexions ne correspond qu'à la fin de cette causerie, qui promet d'être longue. Pour en connaître la réponse, si vous êtes pressés, rendez-vous donc immédiatement à la fin de cette promenade qui a déclenché la prise de conscience - c'est à dire à la prochaine astérisque.

        Car en partant je n'ai qu'une question en tête : Pourquoi ce sentiment d'enfermement perpétuel, pourquoi cette impression d'étouffer, pourquoi ce besoin d'aller toujours chercher ailleurs, toujours ailleurs ?? Pourquoi ne voir devant moi que des murs, des obstacles, des obligations ?

           Sortir, marcher c'est respirer enfin, d'où l'arrivée en forêt et mon départ à pied sur une allée avec juste un coupe-vent car une légère bruine se dépose parfois, et un précieux bâton que j'ai ramassé moi-même lors d'une précédente promenade ; plus le téléphone dont l'utilité sera au moins de me permettre de prendre des photos.

     

    Ruisseau asséché


         Pour le moment je me sens comme cette terre : asséchée, assoiffée, et tout me le renvoie sans cesse.

     

    Sécheresse


            La conjoncture astrologique actuelle pointe sur mon passé, sur les structures de la petite enfance.  Elle montre aussi une entreprise de démolition de ma nature profonde qui m'amuse car sur le dessin de l'horoscope on voit nettement les grosses planètes me mettre Échec et Mat !! J'aime ça, parce que j'en ai assez de me battre et qu'il est temps de rendre les armes.

           Aussi loin que je remonte dans ma petite enfance j'ai deux images qui reviennent, mais la plus intéressante est celle qui est en mouvement. La voici :

          Je marche derrière un géant qui s'appelle "mon grand-père". Il s'occupe de lui et pas de moi. Je préférerais qu'il me donne la main. En effet il entre dans quelque chose de remuant et de très inquiétant, et en se retournant me recommande de rester bien tranquille pendant qu'il va nager. Mais comme il continue d'avancer je veux le suivre, et voilà ! La chose me saute dessus et je suis renversée, noyée, giflée, étranglée, trempée. Je pense mourir et je hurle. Alors mon grand-père se retourne et s'écrie : "Bravo ! Tu as nagé !" Cela pouvait-il me consoler... ? J'aurais ensuite d'après ce que l'on prétend  répété à tout-va : "Manetine a nayé !"... Ce qui suppose que désormais : 1) je portais un nom ; 2) j'étais sensée être l'auteur d'actions ; 3) ceci s'appelait "nager".

          Mais que s'était-il passé en réalité ? Je n'avais rien "senti", j'avais seulement éprouvé une agression physique et eu très peur. Par contre je n'étais pas complètement idiote et avais immédiatement pensé que les adultes étaient des menteurs, car je savais bien que je n'avais rien "fait" du tout ! J'avais juste été passive et agressée.

          Voici comme notre vie se construit : par des concepts plus ou moins appropriés collés sur toutes nos expériences.

          Marchant ainsi avec mon bâton dans la forêt paisible et silencieuse, je réfléchissais à ces notions de "chercher dans la sensation". Oui, c'est la réponse des bouddhistes notamment : on s'assied (ou on marche...), on fait silence, et on ressent. La sensation serait le 1er "skandha" (= "facteur constitutif de l'ego", en sanskrit) juste après l'apparition de la conscience, donc peut-être la dernière étape avant de revenir à la "conscience pure".

          Mais où mène la sensation ? Bien sûr, elle est la preuve que nous sommes vivants. Dans mon enfance plus tardive, lorsque je me sentais rejetée, incomprise, il n'y a que dans la sensation que je parvenais à reconnaître qui j'étais. Projetée dans un univers hypermental qui me distordait de façon extrême, je retrouvais mon identité dans la sensation : peut-être comme celle de marcher là dans ce bois immensément ouvert.

           Je songeai alors à ma quête de réponses. Car se sentir "vivant", est-ce suffisant si cela s'accompagne de cette douleur perpétuelle d'être affamé, assoiffé... ? Le silence pouvait-il m'apporter des réponses ?

          Je me mis à rire : mais qui parle, sinon l'ego ?! On écoute, on entend une belle phrase venue de son cœur... Oui ! Oui ! Le cœur nous parle, "le silence nous parle", tous les maîtres spirituels vous disent ça, mais QUI parle en réalité ? L'ego !!! Même si ce qu'il dit est très intelligent, très gentil et tout...

         Je riais de plus en plus et me disais que j'étais quelqu'un n'ayant pas du tout le sens de l'humour, mais pas du tout ; et que c'était juste et normal puisque l'ego a besoin de considération, donc ne PEUT pas avoir le sens de l'humour... Mais que c'était justement cela qui était drôle !!

     

    Petit chemin

     
         C'est alors que j'aperçus un joli petit chemin sur ma droite.  Sachant que je devrais tourner, mais beaucoup plus loin, pour trouver ensuite une autre allée à droite afin de faire une boucle, je me dis que prendre ce petit chemin aurait plusieurs avantages : 1) peut-être de me raccourcir la promenade sachant qu'on m'attendait à la maison ; 2) de me permettre une vue plus jolie car plus rétrécie sous les frondaisons ; 3) de me changer car je n'étais jamais passée par là ; 4) et même de m'abriter de la petite bruine qui ne traversait pas encore les feuillages. Alors, pourquoi hésiter puisque la saison sèche me certifiait que je ne risquais pas, comme souvent dans ces sous-bois, de me retrouver dans un cloaque de gadoue ?

          Je m'y engageai donc en me désolant à la vue des jeunes pousses mourant de soif au ras du sol.

     

    Mourir de soif

     

         J'avais ainsi reproduit le schéma classique de celui qui cherche quelque chose.

        Il marche d'abord dans des chemins largement fréquentés ; puis il se lasse du connu, il lui faut "du nouveau". Alors il s'engage sans savoir où... et voilà, il se retrouve dans un cul de sac ! Mon chemin s'avéra bientôt être juste un passage de bêtes jusqu'à un point d'eau. Le point d'eau était évidemment à sec aujourd'hui, laissant place à un talus derrière lequel l'animal avait sans doute poursuivi sa course.

     

    A sec


          Je pouvais donc continuer ; ce que je fis, sachant qu'en allant toujours "droit devant moi" j'étais forcément dans la bonne direction.

           Malheureusement, dans cette forêt à demi exploitée, les terrains et les paysages changent sans cesse. Je traversai des espaces de fougères toutes grillées.

     

    Fougères grillées

     

    Fougères grillées


           Je m'y frayai un passage en les écartant de mes bras, de même que les branchages bas qui se cassaient parfois, prenant plaisir à songer à l'animal qui avait pu y passer et l'imaginant biche ou chevreuil, bien qu'il me paraisse plus évident que cela soit une troupe de sangliers, pour réussir à dessiner un chemin si net.

     

    Chemin tracé par des bêtes

          
          Mais bientôt je dus me rendre à l'évidence : il semblerait qu'il n'y eût par là que des lièvres ... ?

    Crottes de lièvre

             Encore que... d'après certains sites, il doive bien s'agir de "crottes de chevreuil".

    Crottes


            Cependant, comme les chevreuils c'est tout fin et que les lièvres c'est tout petit, arriva ce qui devait arriver : telle Alice, j'étais trop grosse pour suivre leur piste et mon aventure se mua peu à peu en un enfer !

         En effet, plus j'avançais, et plus surgissaient devant moi des zones de haute broussaille où il m'était impossible de passer ! J'avais beau m'imaginer dans la jungle ou penser à l'humanoïde progressant dans la forêt primitive, il était évident que je n'étais pas du tout dans la même situation car ces zones étaient le fait du défrichage sauvage de la forêt par les bûcherons locaux, qui en déciment des espaces énormes pour ensuite la faire repousser de zéro : ce qui donne des massifs en miniature où ne peuvent progresser que des lilliputiens... Force me fut par moments de me mettre à quatre pattes et de jouer des coudes pour me faufiler vers un espace plus vaste ; ou même de changer de direction, ce qui m'angoissait car il m'importait tout de même de garder mon cap pour parvenir au but souhaité.

     

    Broussaille


          Alors, je me pris à penser à ceux qui font le Chemin de Saint-Jacques, que j'enviais depuis quelque temps... Quel est l'intérêt d'un tel pèlerinage ? Aujourd'hui il est tout balisé, c'est devenu un business pour hôteliers, restaurateurs, vendeurs d'accessoires de marche... Certains le font même en voiture, d'autres en essaient juste une petite portion pour jouir du paysage ! Au mieux, on le réalise comme un exploit sportif. Alors que le but initial était de se perdre dans l'immensité du chemin, de s'abandonner aux difficultés du terrain, de connaître la fatigue physique, de demeurer au cœur vibrant de la nature sans attache aucune avec pour seul objectif : le divin...

        Or, n'était-ce pas ce qui m'arrivait là ? Je commençais à perdre espoir et songeais à Siddharta qui se serait tout simplement assis au pied d'un arbre et aurait "attendu que ça se passe..." Car contre quoi me battais-je après tout ? J'étais dans un terrain hostile et complètement obturé : où que je me tourne, à gauche, à droite, devant (et même derrière, au vu des efforts déjà fournis) je ne trouvais que des obstacles infranchissables.

     

    Brousse

     
           ... Ah ? C'était intéressant après tout ! N'était-ce pas ce que j'avais dit au tout début : que je me sentais "en prison" dans un univers clos où tout était bouché ? Et voilà justement que la "sortie" aurait dû être, si je récitais bien ma leçon, de m'arrêter et de fermer les yeux ?

            Sottise ! 

            D'abord on m'attendait à la maison.

           "On m'attendait à la maison" ? Quelle maison ? Et qui m'attendait ?... Mais bien sûr, pas de problème : le retour est INÉLUCTABLE. Il n'y a aucune possibilité d'y échapper. Même s'il faut en passer par... Ah ! non tout de même, pas de pensées dramatiques ici. C'est prévu, mais pas pour tout de suite.

     

    Brousse


           Quand il y avait des bruyères, je pensais que le terrain serait plus praticable. Hélas, celles-ci étaient souvent entremêlées de ronces, et je commençai à y accrocher sérieusement mes jambes demi-nues. Mon bâton, utile pour attraper et écarter ce qui barrait ma route, n'y suffisait plus maintenant. Au moins, j'étais dans la sensation ! C'était du réel, du concret ! Car de plus le sol était terriblement inégal et à chaque pas je glissais dans un trou !

             C'est là que mon téléphone commença à manifester quelques petits tintements. On avait tenté de m'appeler car le temps avait passé. J'essayai de l'utiliser mais en vain : pas de réseau. Je savais bien que dans ce bois il n'y en avait pas, mais après tout si cela réagissait un peu, c'est qu'il y en avait par moments en très petite quantité. Je me risquai donc à taper un texto pour indiquer que j'étais "perdue dans la forêt" ; non pas pour demander du secours, ce qui ne servirait à rien, mais pour faire comprendre de ne pas s'étonner si je rentrais tard ...

         Le petite bruine créait une humidité qui me rendait non seulement la marche désagréable au milieu des bruyères, mais en plus le téléphone difficilement praticable car l'écran mouillé ne répondait plus... Je dus donc batailler pour obtenir un résultat.

     

    Lit d'animaux


         Je débouchai alors dans un vaste espace de fougères écrasées. Des bêtes avaient dormi là !

     

    Lit d'animaux


       J'aurais aimé que cela soit des faons, c'est certain. Mais c'était si étendu que je pensai plus juste revenir à mon idée première d'une horde de sangliers. Les chasseurs du coin m'avaient bien dit que c'en était plein par ici.

        Malheureusement, pas une bête en vue. J'en étais bien surprise d'ailleurs, car à me promener dans des secteurs si éloignés de tout chemin fréquenté j'aurais pensé en rencontrer. Il est probable que la chaleur les avait poussées plus avant dans la forêt vers des zones où il reste de l'eau (comme l'étang des Trois Biches), ou bien qu'elles restaient terrées par la fatigue.

     

    Brousse


          Soudain j'entendis un bruit derrière moi, à couvert.

          Quelque chose remuait lourdement. Un animal réveillé ?

           Cependant, j'étais si empêtrée dans les broussailles qu'il m'était difficile d'aller voir de quoi il s'agissait. Et de fait, je ne vis rien paraître.

           Haussant les épaules, je me souvins qu'il n'y avait dans nos régions ni ours, ni lion, et repris mes efforts pour progresser dans le magma informe qui m'environnait. J'aurais tant aimé qu'un être vivant me montrât ma direction en cet instant ! Mais les cervidés sautent les obstacles, les lapins se faufilent, les sangliers n'ont que faire de ce qui leur barre la route, tandis que moi je n'aurais guère pu suivre...

          Un texto me parvint de la maison : "Voilà où ça mène, l'aventure !" Avec tout de même une pointe d'inquiétude : "Qu'est-ce qu'on va faire ?" Je me hâtai de répondre : "Pas d'inquiétude, je vais m'en sortir"... Sachant que, tandis que le téléphone m'objectait aussitôt qu'il n'y avait "pas de réseau", mon message finirait tôt ou tard par s'échapper subrepticement pour atteindre son but.

         Une chose était certaine, je ne tournais pas en rond : je savais que j'allais toujours, peu ou prou, dans la même - bonne - direction, je savais aussi que la grande allée que je souhaitais rejoindre était assez éloignée pour justifier la durée de ma traversée, et je constatais que le paysage changeait sans cesse ; la seule chose que je déplorais et qui me surprenait désagréablement était de ne jamais rencontrer le moindre chemin piétonnier intermédiaire alors que j'étais certaine qu'il y en avait... Force m'était d'en conclure alors que les bêtes traçaient certainement leurs passages en dehors de ces chemins.

     

    Brousse


         Pourquoi ces quelques clairières ne débouchaient-elles jamais que sur de nouveaux obstacles ? Depuis combien de temps errais-je ainsi péniblement ? Apparemment depuis près d'une heure déjà.

     

    Fougères mortes


         Et je me trouvai de nouveau face à des massifs entiers de fougères mortes, que je m'excusai d'avoir à attraper par paquets pour me faufiler entre elles, car elles me montaient presque aux épaules.

     

    Fougères


        À chaque fois qu'un espace semblait s'ouvrir il ne menait nulle part.

     

    Fougères


          Il fallait être courageux. Se dire que cela aurait une fin. On prétend que c'est lorsque l'on est totalement désespéré que soudain la solution émerge : je n'étais sans doute pas assez désespérée ; il y avait pire encore. Je n'avais pas épuisé toutes les ressources de ma confiance en moi ; je n'étais pas au bout de ma patience ; "le chemin n'était pas terminé", comme l'écrit Wyschnegradsky dans La Journée de l'Existence.

     

    Brousse

           D'ailleurs justement, n'est-ce pas exactement cette demande-là que j'avais eue en moi au début de cette promenade ? N'avais-je demandé à connaître les obstacles qui me donnaient cette sensation d'enfermement ? J'avais eu alors des réponses qui m'étaient venues, toutes automatiques, mentales : "C'est parce que tu cherches ; l'ego aime réussir dans ses entreprises, il est programmé pour ça, c'est son rôle..." Elles étaient imbéciles puisque sans cette sensation il n'y aurait jamais eu de recherche.

            Tandis que là c'était du réel au moins, du concret ! Je cherchais ma route, opiniâtrement, désespérément, en m'écorchant les jambes, au prix d'efforts et de souffrances ! Et j'avais au moins UNE réponse : je savais que j'arriverais, que c'était inéluctable.

          

    Brousse


        Et soudain j'aperçus des sapins.

        Mon cœur tressauta de joie : derrière ces sapins, il y avait ma route ! C'était certain, je m'en souvenais ! Mais de là à les atteindre, c'était encore un problème.

         Ce fut le passage le plus pénible. L'humidité ambiante avait rendu la végétation plus lourde et les ronces plus agressives. Elles m'arrachèrent des cris de douleur. Et lorsque toute surprise je me vis presque au pied d'un sapin le téléphone sonna, sonna vraiment. Ce n'était pas la maison ; c'était Robert ! Je m'efforçai de lui répondre. Mais l'écran couvert d'humidité (ou plutôt le protège-écran) n'accepta jamais de me donner la ligne. Même en le frottant avec mon tee-shirt je vis sonner l'appareil avec l'image souriante de mon ami sans jamais réussir à obtenir la communication... Et ensuite, impossible de le rappeler : "destinataire inconnu" fut la réponse du téléphone.

         J'étais accrochée par plusieurs ronces au-dessus d'un fossé vide qui séparait ma jungle de la sapinière, et entre les troncs j'aperçus... l'allée ! Robert appelait, la solution avait surgi. C'était tout !

           Encore quelques cris pour m'arracher aux griffes végétales et j'arrivai en terrain découvert.

     

    L'allée

           
               Mais où étais-je ? Je cherchai un moment à bien m’orienter.

           Oui, oui, c'était bien l'allée que j'avais ambitionné de rejoindre en coupant à travers bois ! Je n'avais pas dévié de mon objectif. Et pour me faire enrager j'apercevais, devant et derrière, des chemins qui s'ouvraient : comment n'en avais-je jamais rencontré un ?? Ce n'étaient peut-être que des leurres, comme celui dans lequel je m'étais engagée à l'origine...

          

    Chemin

         Je découvris alors quelque chose de merveilleux : des fleurs. Des petits crocus poussaient sur le bord de l'allée !

     

    Crocus


        Une si faible humidité avait-elle suffi à les faire surgir ?

     

    Crocus


           J'ai pris celui-ci de près pour que l'on voie les gouttelettes déposées sur ses pétales, mais malheureusement la belle couleur mauve est moins perceptible.

     
    *

               C'est alors que l'on arrive à la conclusion de cette "méditation"...

               Soudain, tout s'est arrêté.

             Tout est calme. Je suis sur un chemin "normal". Le chemin précisément que j'ai emprunté souvent et que je connais bien. Comme si rien ne s'était passé.

             Où sont les douleurs ? Où sont les peurs ? Tout est passé, comme dans le mantra suprême de la Prajna Paramita  :

    "Allé, allé, traversé, complètement traversé, et voilà : arrivé !!"

         Où s'est envolé tout ce temps occupé à se battre, à douter et à espérer ? Où ont disparu les innombrables gargouillis du téléphone incapable de me relier à qui que ce soit ?

           Qu'ai-je fait ? Qu'ai-je ressenti ? Qu'ai-je entendu ?

           N'est-ce pas juste un mouvement imperceptible dans le grand espace de la Vie, quelque chose comme une vague qui s'est gonflée et a roulé... ? Et des vagues il y en a sans cesse dans la grande Respiration de l'Océan.

             Et voici que quelque chose en moi se fait jour...  Le Silence...

            On m'a dit autrefois : "le Silence c'est l'absence de bruit", et cette définition m'avait paru fort décevante car à moins d'être sourd on entend toujours quelque chose. Ainsi lorsque j'écoute dans les profondeurs de la nuit je perçois toujours au moins le crissement du sang qui circule dans mes oreilles.

           Mais soudain tout prenait une valeur différente : et qu'est-ce que le bruit ?

         Là, de nouveau, le téléphone sonnait, et je parlais... mais cela ne faisait pas de bruit. C'était drôle, c'était comme rien.

            Au départ je m'étais dit : quand on écoute le Silence qui soi-disant "nous parle", il n'y a que l'ego qui peut parler, pas le Silence...

             Et là, j'avais dans un éclair subit la réponse à ce que j'étais venue chercher : toutes les actions, tous les efforts, toutes les pensées, tout le temps passé et l'espace parcouru, tous les bruits entendus, toutes les paroles prononcées, toutes les sensations (même si "concrètes", si "réelles" !), tout cela n'était qu'une petite croûte sans épaisseur flottant sur le Silence Royal.

     

           Qu'était-ce donc que le Silence ?

            C'était l'Absence de tout...

          Le fait que tout cela était futile, sans objet, disparu comme fumée... Comme une lumière intense apparaissant derrière tout ce "bruit pour rien"; comme le blanc qui surgit sur notre rétine après un fort éblouissement ou dans nos tympans après une forte explosion.

            Comme un immense espace vierge, au-delà de ce qui est perçu ; comme un miroir sans face qui sourit à ce qui se passe sans rien refléter ; comme ce qui préexiste à toute manifestation...

            N'était-ce pas une vision - même momentanée - de la Liberté véritable ?

         Mais cela, je le reconnais maintenant en y réfléchissant. Sur le moment, je n’ai eu qu’un éclair intuitif, comme lorsque s’entrouvre, s’entre-aperçoit le Jour sous des paupières fermées.

            Et cette merveille ne valait-elle pas quelques écorchures ?!

            Un éclat de rire de bonheur ? ...

           

     

     


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    Rose
    Première rose de septembre

     

            «  - Bonjour ! dit la Rose... ! »  Ah ! non, ça c'est dans le Petit Prince.

             On fait parler les roses. Et pourtant, le roses ne disent rien !

           Elles ne disent pas quand elles fleurissent, elles ne disent pas quand elles flétrissent ; elles ne disent pas si elles ont soif, elles ne nous demandent pas si leur parfum nous plaît. C'est nous qui leur prêtons une vie imaginée.

         Sont-elles fières de leur beauté, de leur odeur subtile ? Ont-elles conscience de nous embaumer, de réjouir notre cœur ? Et savent-elles qu'elles ont des épines, ont-elles conscience de menacer nos doigts lorsque nous les cueillons ?

     

    Cailloux
    Petits cailloux de n'importe quand

     

               « - Coucou ! font les cailloux... ! »


            ... Mais les petits cailloux parlent-ils ? Ont-ils conscience du rêve de beauté qu'ils inspirent à notre cœur ? Savent-ils qu'ils évoquent la promenade, la cueillette ; l'enfance, l'insouciance et bien plus encore ?


           De même, notre corps aussi s'exprime : il a mal, il a faim ; il réclame, il ronchonne. On le sent davantage dans ces cas-là ; quand il exulte, on ne s'en rend même pas compte.

          Mais notre corps parle-t-il ? Qui le fait parler ? On ferait aussi bien de le laisser à ses ronchonnements et de s'en désintéresser. Pourtant il est aussi beau que la rose, aussi fort que les cailloux : beau support qui nous permet de projeter notre conscience pour ressentir les choses...

         Ah ! oui, et de quoi nous plaignons-nous ? Même avec le plus ténu des souffles de vie, celui-là est encore suffisant pour jubiler de la joie d'être en VIE ...

          De quoi nous plaignons-nous !

           Il nous faut un miroir ; quelqu'un pour nous voir. Un « autre » pour nous prouver que nous existons vraiment ; un autre pour nous dire :

           « Bonjour ! oui, oui, je t'ai bien vu, je t'ai bien entendu ce matin ! »

          Même si c'est le chat, la rose ou le caillou. Un autre qui nous confirme :

          « Tu sembles un peu flétri, peut-être as-tu besoin d'être arrosé ? »

          Alors comme nous sommes très intelligents et inventifs, nous anticipons le problème. Rien ne vaut l'échange de bons procédés. C'est "donnant, donnant": je m'occupe de quelqu'un, il va s'occuper de moi. C'est la règle de l'amour classique. Et c'est aussi la grande mode de « l'altruisme » : « je donne ! » est le titre d'une rubrique d'un journal télévisé ; car depuis quelques décennies on sait que lorsque l'on donne, on reçoit au centuple... alors on s'invente un autre plus démuni, une projection de soi-même dans la détresse, pour avoir le plaisir de s'occuper de soi avec en prime : la reconnaissance de l'autre, ou tout au moins ce sentiment de fierté intime qui rassure.

        Rien n'est plus réconfortant lorsque l'on se sent misérable, que de trouver plus misérable que soi.

           Et pourtant, que faisons-nous ? Nous ne faisons que nous reproduire à l'infini, nous contempler dans mille miroirs dépolis qui donnent l'illusion de la variété, pour avoir la preuve de notre existence.

        Quand l'existence n'a pas besoin de preuve pour être. Quand la rose ignore sa naissance comme sa mort, et la présence d'une autre à ses côtés ; quand le caillou ignore sa posture et son aspect, tout comme sa solidité et son éclat.

     

        « Les gens ont peur de la vacuité de l'espace, de l'absence de compagnie, de l'absence d'ombre. N'avoir rien ni personne sur quoi se brancher peut se révéler être une expérience terrifiante. L'idée à elle seule peut être effrayante au plus haut point, même si elle n'a aucune commune mesure avec l'expérience réelle. Généralement intervient une peur de l'espace, la peur de ne pouvoir s'ancrer dans aucun terrain solide, de perdre son identité comme une chose fixe, solide, définie. »

    Chögyam Trungpa, Pratique de la voie tibétaine

     

           Quand quelqu'un a véritablement dépassé cette peur, pour embrasser aveuglément l'immensité, cela donne des êtres comme Mère Teresa.

          Mère Teresa était comme la rose : elle ne savait pas qu'elle embaumait, elle ne savait pas qu'elle aidait. Elle ne savait pas qu'elle aimait, elle ne savait pas qu'elle priait.

          Mère Teresa faisait la Volonté de Dieu. Point.

     

    Mère Teresa

     

     


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