• Présence divine


         C'est encore à Olivier Messiaen (voir ici, mais aussi ) que je reviens, mais jeune, tout jeune et plein d'enthousiasme. Fils de la Poète (je n'aime pas beaucoup le féminin "poétesse") Cécile Sauvage dont le nom est en soi-même un poème (Cécile n'est-elle pas aussi la patronne des musiciens ?) et qui est surtout connue pour son recueil l’Âme en Bourgeon dans lequel elle évoque l'attente de son enfant puis sa naissance (mais Messiaen aura un frère : Alain), Olivier était lui-même poète également et ses écrits valent vraiment que l'on s'y intéresse. 

           Né en 1908 en Avignon et retiré en 1914 en Dauphiné près de Grenoble chez un oncle, tandis que son père était mobilisé (ce sera sa patrie d'élection et c'est là qu'il sera inhumé), il gagne Paris pour intégrer le Conservatoire National Supérieur de Musique dès 1919 pour y faire des études fulgurantes, en piano, orgue, harmonie, fugue, contrepoint, puis composition.

        Il s'initie aux rythmes orientaux qu'il introduit dans sa musique, crée des "modes à transposition limitée" qui sont sa signature harmonique personnelle, adapte musicalement les chants des oiseaux dont il s'inspire de plus en plus.

     

    Messiaen en 1940

     

         C'est lorsque, mobilisé en 1940, il est retenu prisonnier par les Allemands au Stalag VIII-a, qu'il composera pour les quelques amis musiciens et les quelques instruments en mauvais état mis à leur disposition le très fameux Quatuor pour la Fin du Temps, inspiré par L'Apocalypse de Saint Jean et déjà inondé de sa très profonde Foi catholique. Claude Lelouch fait allusion à cet épisode dans un de ses films, Partir Revenir je crois dans lequel il parle de la seconde Guerre Mondiale. Vous pouvez en écouter ici un extrait, la superbe "louange à l’Éternité de Jésus".

         Mais revenons à notre sujet : c'est donc tout jeune et juste libéré qu'il compose cette partition jubilatoire que sont les "Trois Petites Liturgies de la Présence Divine" (1943-44), dont la première audition aura lieu en 1945 devant tout le gratin de la musique d'alors qui l'applaudit sans réserve.

          Outre un chœur de femmes chargé d'exprimer les textes qu'il a lui-même écrits, on trouve un orchestre assorti de percussions nouvelles et de ce merveilleux instrument qui fut trop vite éclipsé par l'invention du synthétiseur : l'Onde Martenot. Semblable à un très beau sifflet et parfois rappelant la "scie musicale", mais capable de beaucoup plus, ce "clavier à ruban" et à résonances multiples fut particulièrement affectionné par Messiaen qui lui a consacré des pages exceptionnelles (comme la Fête des Belles Eaux, composée pour sextuor d'ondes). Notons aussi que dans son texte il évoque sa vision des couleurs, qui pour lui sont en relation avec des harmonies pour évoquer des perceptions plus élevées (à l'instar des vitraux).

    Ondes Martenot

     

          Voici donc le texte de la 3e Liturgie, dont j'ai souligné moi-même certains vers (ceux dont vous remarquerez qu'ils sont généralement soulignés par la musique), et en-dessous son exécution si elle vous intéresse (particulièrement, si vous êtes pressés, de 3'40 à 13'10 : la 6e strophe - ou de 17' à la fin...).

     

    III.  Psalmodie de l'Ubiquité par amour
    (Dieu présent en toutes choses...)

     

    Tout entier en tous lieux,
    tout entier en chaque lieu,
    donnant l'être à chaque lieu,
    à tout ce qui occupe un lieu,
    le successif vous est simultané,
    dans ces espaces et ces temps que vous avez créés,
    satellites de votre Douceur.
    Posez-vous comme un sceau sur mon cœur.

    Temps de l'homme et de la planète,
    temps de la montagne et de l'insecte,
    bouquet de rire pour le merle et l'alouette,
    éventail de lune au fuchsia,
    à la balsamine, au bégonia ;
    de la profondeur une ride surgit,
    la montagne saute comme une brebis
    et devient un grand océan.
    Présent, vous êtes présent.
    Imprimez votre nom dans mon sang.

    Dans le mouvement d'Arcturus, présent,
    dans l'arc-en-ciel d'une aile après l'autre,
    (Écharpe aveugle autour de Saturne),
    dans la race cachée de mes cellules, présent,
    dans le sang qui répare ses rives,
    dans vos Saints par la grâce, présent
    (Interprétations de votre Verbe,
    pierres précieuses au mur de la Fraîcheur.)
    Posez-vous comme un sceau sur mon Cœur.


    Un cœur pur est votre repos,
    lys en arc-en-ciel du troupeau,
    vous vous cachez sous votre Hostie,
    frère silencieux dans la Fleur-Eucharistie,
    pour que je demeure en vous comme une aile dans le soleil,
    vers la résurrection du dernier jour.
    Il est plus fort que la mort, votre Amour.
    Mettez votre caresse tout autour.


    Violet-jaune, vision,
    Voile-blanc, subtilité,
    Orangé-bleu, force et joie,
    Flèche-azur, agilité,
    Donnez-moi le rouge et le vert de votre amour,
    Feuille-flamme-or, clarté,
    Plus de langage, plus de mots,
    Plus de Prophètes ni de science
    (C'est l'Amen de l'espérance,
    Silence mélodieux de l'Éternité.)
    Mais la robe lavée dans le sang de l'Agneau,
    mais la pierre de neige avec un nom nouveau,
    les éventails, la cloche et l'ordre des clartés,
    et l'échelle en arcs-en-ciel de la Vérité,
    mais la porte qui parle et le soleil qui s'ouvre,
    l'auréole tête de rechange qui délivre,
    et l'encre d'or ineffaçable sur le livre ;
    mais le face-à-face et l'Amour !


    Vous qui parlez en nous,
    vous qui vous taisez en nous,
    et gardez le silence dans votre Amour.
    Vous êtes près,
    vous êtes loin,
    vous êtes la lumière et les ténèbres,
    vous êtes si compliqué et si simple,
    vous êtes infiniment simple.
    L'arc-en-ciel de l'Amour, c'est vous,
    l'unique oiseau de l'Éternité, c'est vous !


    Elles s'alignent lentement, les cloches de la profondeur
    Posez-vous comme un sceau sur mon cœur.


             [Reprise du début]


    Vous qui parlez en nous,
    Vous qui vous taisez en nous,
    et gardez le silence dans votre Amour,
    enfoncez votre image dans la durée de mes jours.

     

     

     


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  • Commentaires

    1
    Lundi 23 Mars 2015 à 10:07

    Bonne semaine 

    2
    Lundi 23 Mars 2015 à 10:29
    3
    Lundi 23 Mars 2015 à 10:35

    Alors pour lui "juste libéré" et pour moi "juste né"...

    Bon lundi

    Jean

    4
    Lundi 23 Mars 2015 à 10:49

    happy  Juste né ! Quelle merveille, mon cher Jean !!

    5
    Lundi 23 Mars 2015 à 11:26

    Bonjour Aloysia, ton article est intéressant pour les passionnés de musique et de liturgie. Je suis admirative de cet homme d'avoir pu composer alors qu'il était retenu prisonnier en allemagne et n'avait pas tous les instruments nécessaires.

    Bonne journée, il fait très beau. Bises.

    6
    Lundi 23 Mars 2015 à 11:31

    Il était inspiré

    Belle journée Aloysia

    Bisous

    7
    Lundi 23 Mars 2015 à 12:54

    Subtile harmonie des Silences !... Bonne journée, Namasté 

    8
    Lundi 23 Mars 2015 à 13:58

    Merci à vous trois de votre gentillesse... N'est-ce pas que ce texte est merveilleux ? Et qu'il est mis en musique avec un tel enthousiasme, une telle tendresse... Du moins pour celui, sans doute, qui est déjà apprivoisé à cette écriture et qui prend tout le temps nécessaire de s'y abandonner...

    9
    Lundi 23 Mars 2015 à 17:10
    Michèle

    Un grand merci pour ta visite qui me fait découvrir "du beau" !


    Très beau texte .


    J'écoute en même temps que j'écris ... je me laisse transporter ; je ne connaissais pas du tout.


    Au plaisir, bonne semaine.

    10
    Lundi 23 Mars 2015 à 17:12

    Merci Michèle ! Moi aussi j'ai eu grand plaisir à te découvrir. A bientôt !

    11
    Lundi 23 Mars 2015 à 19:46

    Un article passionnant et j'ai beaucoup appris dans un domaine que j'aime mais que je ne connais pas très bien. Amitiés.

    12
    Lundi 23 Mars 2015 à 19:53

    Je suis heureuse, Ariaga, que tu aies appris ici quelque chose dans un domaine que tu aimes ! Merci infiniment de ta visite.

    13
    Mardi 24 Mars 2015 à 09:21

    Encore un riche article Aloysia, merci.

    l'Ubiquité (de Dieu) par amour...

    si j'étais musicienne j'inventerais la mélodie silencieuse de l'ubiquité DE l'amour.

    14
    Mardi 24 Mars 2015 à 10:13

    Oui, Jamadrou, tu aurais raison. Mais tu sais (j'en parlerai peut-être plus tard) Messiaen lui-même reconnaissait que la musique n'était qu'une grossière contrefaçon de la Vérité, donc tu n'as pas besoin d'être musicienne pour le faire. Belle journée en Bretagne ! Et bisous chaleureux.



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