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     Bourges la nuit
    Photo Jean-Pierre Gilbert (gilblog)  


         Étroite rue montante
         En pavés inégaux
         Vers une cathédrale
         Et je bascule hors temps
     

        Je l'emprunte et voici
        La maison du luthier
        Des odeurs de vernis
        Emplissent mes narines
     

        Le tablier jauni
        Les cheveux en bataille
        L'artisan me sourit
        Dans l'atelier obscur éclairé d'une lampe
       Au chaud miroitement
     

        Des crins d'archets y pendent
        Et des formes galbées attendant l'assemblage
        Reposent dans les coins
        De hautes contrebasses
        Un violoncelle ambré dépouillé de ses cordes
     

        Et l'odeur de la colle ou de la colophane
        Et celle des vernis qui imprègnent le bois
        Pénétrantes et douceâtres
        M'enveloppent et me grisent
        Les larges établis couverts de vieux outils
        Et les petits violons
        Qui pendent au plafond
        Tout me fait chavirer
     

        Une antique fenêtre ouvre sur une cour

        Pavée de pierres grises
        Entre des murs austères
        Et soudain retentit le son grave et pensif
        D'une cloche tout près
        La cathédrale est là puissante et protectrice
     

        Je suis au moyen âge
        Dans un cocon de rêve
        Très loin avant les temps
        Que l'on prétend « modernes » et qui ne sont qu'éteints
        Au tréfonds d'un passé où dans le cœur des villes
        Lorsqu'on gravit les rues

        Juste en dessous de Dieu qui règne dans la pierre
        Il y a l'Instrument qui vibre dans le bois
        Afin de Le chanter.

     

          Nota : ce poème s'inspire de la boutique de Jacky Gonthier située rue Bourbonnoux à Bourges, mais aussi de deux autres boutiques de luthiers que j'ai visitées, l'une à Orléans juste en montant vers la cathédrale, et l'autre à Tours, non loin de celle-ci.  

          Ce qui rend les instruments à cordes si attachants, c'est qu'il y a un contact charnel et sensible avec l'instrument dans son dépouillement et sa fabrication. On les fabrique comme des poupées, on les habille, on les pare... Et cet art qui tient de la magie se plaît en compagnie des vieilles pierres et de la spiritualité.

     

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        Voici un poème que j'ai écrit en écoutant une œuvre pour violon et orchestre d'Ernest Chausson, intitulée précisément "Poème". Dans cette magnifique page, le violon semble s'avancer devant l'orchestre qui lui fait écho, et se lance dans une longue déclamation, d'abord paisible, puis véhémente, déchirante, avant de retomber dans le calme de l'acceptation.
        Chausson, comme ses contemporains Vincent d'Indy ou Guy Ropartz, voulait adapter le style wagnérien à la tradition française, et a souvent puisé l'inspiration dans la légende arthurienne - notamment avec son drame lyrique "le Roi Arthus" et son poème symphonique "Viviane". C'est ce qui motive mon allusion à Merlin l'enchanteur.
     
     

    Le Violon

     

    Il est seul
    Ses ailes pliées contre son cœur
    Il est seul et s’agenouille
    Comme l’ange devant Marie

    Il est triste
    Et plus il est triste et plus il est vibrant
    Plus se fait pénétrante la musique de son âme
    La musique du désert

    Sa nuque est si fragile
    Qu’il n’y passe que ses cordes vocales
    Sa poitrine si émouvante
    Qu’il s’y ouvre deux larges blessures

    Mais il est si sensible
    Si doux comme une jeune fille
    Que dès qu’on l’a touché
    Il s’embrase d’amour

    Il éveille le désir
    Et le désarme aussitôt
    Le métamorphosant
    En détresse adorante

    O violon inviolé
    Prisonnier de l’archer qui t’effleure
    Mais ne te blesse point
    Tu es Merlin en son rempart

    Aime et pleure d’aimer
    La forêt t’accompagne
    Et l’immense tristesse des arbres
    Jusqu’en l’éternité


      Voici en illustration musicale
    le début du "Poème" de Chausson,

    interprété par Augustin Dumay et
    l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo
    sous la direction de Manuel Rosenthal

     

     

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    Tu dormais mon piano
    Les yeux baissés sur tes songes précieux
    Brillant comme un miroir
    De mes pensées confuses
    Enrobé dans le soir
    Tu m’attendais

    Tu attendais que j’ose esquisser sur tes lèvres
    L’ébauche d’un sourire
    Et que je te réchauffe à courir sur tes touches
    A travers les bémols et les accords parfaits
    Que je souffle à tes joues le parfum des berceuses
    Et que je te rappelle
    Tant de moments chantants

    Frémissement rêveur
    Tu t’ébroues doucement sous mes doigts malhabiles
    Et puis te ressaisis sous des gammes précises
    Un arpège s’effondre
    Un autre s’affermit
    Tu ronronnes à présent mon piano réveillé

    J’aime sentir ta joie quand je te fais revivre
    Pour une mélodie pour un instant d’extase
    Le clair balbutiement d’une chaude arabesque
    Jusqu’au seuil de l’été déployé dans la nuit

    Puis tu fermes tes yeux discrètement complice
    Et tu gardes en ton cœur l’harmonie qui résonne
    Le jardin des délices à ton front se reflète
    Ruisselant à jamais
    De la claire fontaine aux mille touches blanches
     
     
     
     
     
     

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  • PACIFIC 231


    À la mémoire d'Arthur Honegger  


    Souffle
    Crache
    Siffle
    Grincement d’essieux
    Lourde machine en marche
    Tu pars pesante et tu martèles à coups de reins
    Le sol des rails où tu t’ébranles
    Monstre masse de ferrures énormes
    Et tu pars et tu files et tu t’élances au long de la campagne
    Et tu cours à travers les champs que tu dévoiles
    De part et d’autre de tes flancs en bandes délirantes
    Et tu files au vent tel un cheval au grand galop
    Fendant le paysage en Reine que tu es
    Et soudain tu te cabres
    Arrêt Il faut stopper
    Et voilà tu arrives
    Une gare est là-bas
    Il te faut enchaîner peu à peu tes essieux
    Et tu lâches un grand jet
    De vapeur jusqu’aux cieux
    Et tu viens
    Peu à peu
    T’arrê-
    Ter
     

     

    Écoutez la musique correspondante ici
    (vidéo youtube en bas de l'article)

     


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     1 - Prélude


    Sous le scintillement diffus des projecteurs,
    Les instruments au loin resplendissent dans l'ombre...
    Le piano ténébreux comme un miroir obscur
    Ressemble à un félin faiblement assoupi ;
    Près de lui est couché l'élégant violoncelle,
    La nuque renversée comme un enfant rêveur...

     

    2 - Sonate


    Le piano gronde
    Au fond d'un gouffre de splendeur,
    Tandis que monte, intermittente,
    La plainte âpre du violoncelle...
    Puis c'est un lac profond à nos regards noyés,
    Sur lequel vient glisser en volutes d'espace
    Le chant sonore et grave d'un adolescent...
    Par questions et réponses, ils luttent un instant,
    Puis s'estompent en mourant, comme repris par l'ombre.
    Leurs voix s'enlacent encore
    Au-dessus de nos têtes,
    Flamboyant caducée
    Au ciel imaginaire...

     

    3 - Postlude


    Le rêve chaud vibre dans l'air,
    Comme une chevelure ondulante et soyeuse
    Jetant à profusion
    Ses flammèches fluides...
    La vision arrêtée
    Fige les cœurs en suspension,
    Le souffle sur les lèvres,
    L'âme prête à jaillir...
    Mais le torrent subit des applaudissements
    Brise soudain l'extase
    De cette nuit d'été.

     


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