•  
        Entraînée vers la poésie latine à l'occasion d'un départ en retraite, j'ai retrouvé une traduction en vers d'une ode d'Horace que j'avais composée alors que j'étais en classe de seconde.
        Mon texte, inspiré surtout des notes prises pendant le cours, s'éloigne parfois de l'intention initiale du poète latin, mais je ne résiste pas au plaisir de vous la faire partager, tout en vous indiquant en regard l'excellente traduction versifiée du Comte Ulysse de Séguier (qui date de 1883), et la traduction parfaitement fidèle (mais non versifiée) de Leconte de Lisle.

        Comme le fit sa contemporaine Renée Vivien dans son adaptation des vers de Sappho (et justement Horace applique ici les règles de versification créées par la célèbre poétesse grecque et son ami le poète Alcée), Ulysse de Séguier s'efforce de rendre les rythmes d'origine, en utilisant deux vers de 11 syllabes, puis un de 9, et un de 10, pour obtenir ce qu'on a appelé "la strophe alcaïque", devenue avec la "strophe saphique" la préférée des poètes lyriques latins (voir ici, et la catégorie que j'ai consacrée à Renée Vivien plus en particulier).
        Notez aussi que l'ami du poète, "Postumus", se prénomme ainsi parce qu'il est  "le dernier" de sa  famille, comme  c'était l'habitude chez les romains, le premier se nommant "Primus", le second "Secundus", et plus couramment le  cinquième "Quintus" et le huitième "Octavus" : il n'a donc aucun rapport avec l'adjectif français "posthume", et ne prend pas de "h" comme on le voit parfois par erreur.



    Portrait d'Horace, levant son verre à l'occasion d'un banquet
    (voir le site ici)
     


    Il s'agit de l'Ode n°14 du livre 2,
    surnommée couramment "Mélancolie"
    _______________


    Las ! Postumus, les ans glissent, s'échappent,
    Et la piété ne retardera pas
    Notre vieillesse en pleurs qui nous rattrape
    Avec la ride et l'odieux trépas.

    Quand chaque jour, ami, de tes étables,
    Tu offrirais trois cents beaux taurillons
    Au grand Pluton, ce dieu impitoyable
    Qui tient Tytios et le triple Géryon

     

    Emprisonnés dans l'eau noire et amère,
    Il ne faudra pas moins tous la passer,
    Quelque travail que nous fassions sur terre,
    Du roi puissant au plus humble berger.

     

    En vain, de Mars évitons-nous les guerres
    Et de la mer les grands flots déchaînés,
    En vain, l'automne, essayons-nous de faire
    Obstacle au vent nuisible à la santé.

     

    Il faudra voir le Cocyte aux eaux lentes,
    Ce fleuve noir, et du roi Danaüs
    La race infâme et la peine accablante
    Dont est puni l'orgueilleux Sisyphus ;

     

    Quitter sa terre et une épouse chère ;
    Et du verger que tu as cultivé,
    Seul te suivra, toi son maître éphémère,
    Le noir cyprès, funeste et détesté !

     

    Un héritier répandra, moins timide,
    Ton Cécubus conservé sous cent clés
    Et baignera ton blanc dallage humide
    D'un vin plus pur qu'aux plus beaux des banquets.

      

      Adaptation en vers de Martine Maillard
    Tous droits réservés

     

     


    1 commentaire
  •  
        Et voici la fin, en apothéose, de mon poème "Psyché", adapté d'Apulée à la lumière de la musique de César Franck. Je vous rappelle que je l'ai composé à l'âge de seize ans, alors que je baignais totalement dans les études "classiques", bercée de Virgile, Euripide, Racine, Corneille, Musset, Lamartine, Hugo, de Mme de La Fayette, Balzac, Flaubert, ou encore de Jean Anouilh, des soeurs Brontë... Dans cette dernière partie, je m'éloigne de la légende pour évoquer l'amour au sens large : d'abord sentimental, puis sensuel, et toujours de plus en plus mystique ; très imprégné en tous cas de mes lectures et rendu plus complexe par l'idée que ce n'est pas un être humain que je dépeins, mais un vaste principe, un ensemble de fonctions et de sensations... C'est, dirait Platon, l'« Idée » même de l'Amour.
        L'intense mysticisme qui s'y ajoute est aussi à rapprocher de celui qui habite le "Tristan et Isolde" de Richard Wagner, dont je faisais mon ordinaire à cette époque (avec l'opposition "Jour"-"Nuit").
     


    Psyché et Eros, vus par le sculpteur Canova


    Voici de nouveau le passage de César Franck qui correspond (ici à la plage 4 : 17'36).


    IV – Psyché et l’Amour

    Cependant dans le bois un léger craquement
    L’arrache tout à coup à son abattement :
    En tressaillant d’effroi, elle tourne la tête,
    Sûre de rencontrer le monstre qui la guette…
    Mais ses yeux ne voient rien ; affolée et sans voix,
    Elle écoute et n’entend que le vent dans les bois.
    Pourtant son cœur bondit d’une étrange manière,
    Et ses yeux éblouis se couvrent de lumière.
    Quelque chose de grand, de brûlant, de puissant
    Vient de rentrer en elle et coule dans son sang.
    En elle des élans inassouvis se brisent ;
    Un feu léger, nouveau, en l’étouffant, la grise ;
    On dirait que soudain le soleil a paru
    Dans le ciel calme et frais de son cœur éperdu.
    Un flot ardent bouillonne en ses veines battantes ;
    L’astre en elle répand sa lumière éclatante,
    Et comme un grand brasier, l’inonde de rayons ;
    Elle se sent couler dans une mer sans fond
    Et comprend qu’une flamme immense, éblouissante,
    A comblé le néant de son âme innocente.
    C’était donc bien cela, le dragon redouté !
    Il n’était pas affreux, ce monstre, en vérité…
    Déjà elle est captive entièrement soumise
    A ce mystérieux vainqueur qui l’a conquise ;
    Elle est transfigurée et ses yeux ont changé :
    Ils brillent à présent de l’éclat étranger
    Des étoiles du soir dans la nuit parsemées…
    Ce n’est plus cette enfant qui sanglotait, pâmée,
    Attendant, trop docile, une terrible mort ;
    Elle était douce et pure, et si rude le sort.
    A présent cet oracle est loin de sa pensée ;
    Elle a oublié son existence passée
    Et ne vit plus que dans sa contemplation ;
    En silence, figée, avec émotion,
    Elle embrasse des yeux le délicieux mystère
    Qui désormais l’a prise et la tient tout entière.
    Corps et âme, elle habite un univers nouveau,
    Inconnu, infini, mais si simple et si beau !
    Il est frais et charmant, gracieux, plein de tendresse,
    Plein de force et d’ardeur, d’entrain et de jeunesse ;
    Il est moqueur, léger, il est grave, orgueilleux,
    De tout son être émane un charme merveilleux.
    Lorsqu’il rit, on dirait qu’un voile se déchire,
    Et qu’avec lui le monde entier se met à rire ;
    Ses yeux sont un abîme où l’on voit miroiter
    Sur de changeantes eaux d’ineffables clartés,
    Et parmi ses cheveux passent des étincelles
    Qui semblent annoncer une gloire éternelle.
    On dirait à le voir qu’il est fait de soleil
    Et qu’alentour de lui tout gît dans le sommeil…
    L’oracle avait dit vrai : on l’avait arrachée
    A la terre et au monde, et si bien attachée
    A cet être étranger, que sans l’avoir voulu
    Elle est fondue à lui et ne se connaît plus.
    Respirant par son souffle et à lui suspendue,
    Elle a tout oublié d’elle-même, éperdue,
    Et ne sait plus penser qu’à percer le secret
    Du dessin enchanteur et tendre de ses traits,
    De l’étrange douceur calme de son sourire,
    De la noble fierté de son front qu’elle admire,
    De l’onduleuse nuit qui plane dans ses yeux,
    Ses yeux étincelants d’astres comme des cieux…
    Monde mystérieux qui l’attire et l’entraîne
    En un tourbillon fou où elle perd haleine !
    Prisonnière, enchaînée à son charmant vainqueur,
    Elle ignore jusqu’au désordre de son cœur :
    Par une forte vague arrachée à la rive,
    Elle se laisse aller, flotter à la dérive,
    Sans force, submergée entre les flots courants,
    Comme les gros cailloux roulés par le torrent.
    Plongeant dans ce regard ses yeux brillant, avides,
    Elle cherche à chasser cet air qui l’intimide,
    A découvrir ce cœur obstinément voilé,
    Pour lire dans son âme et savoir quel il est…
    Mais soudain tout se brouille et tourne devant elle :
    Le regard la dévore, elle étouffe, chancelle,
    Et un frisson de feu la parcourt, enivrant ;
    Elle tombe, évanouie à ce choc étouffant ;
    L’univers chaviré n’est plus que deux étoiles
    Dans un vertige noir tout frémissant de voiles…
    Craintive et curieuse, en se laissant bercer
    Dans cet enchantement, elle se sent verser
    De plus en plus avant dans un étrange rêve :
    Suivant depuis longtemps un sentier qui s’achève
    En pleine obscurité, elle écarte un rideau
    Qui cache à ses regards un univers nouveau ;
    Mais ses yeux ténébreux, aveuglés de lumière,
    Ne peuvent percevoir cette aurore première ;
    Etourdie, effrayée, elle recule un peu,
    Eblouie et brûlée à la vue d’un grand feu.
    Délicieuse douleur ! Elle déjà envie
    De connaître vraiment cette nouvelle vie
    Et de mourir encor pour renaître là-bas.
    Pleine d’une émotion qu’elle ne connaît pas,
    Elle croit voir en elle un précipice immense
    De ténèbres, de froid, de vide et d’inconscience ;
    Derrière le rideau, c’est son mystère à lui,
    Tel un soleil levant, qui sur son cœur a lui.
    Enfin, elle a trouvé, elle connaît cette âme,
    Son cœur fondu au sien en possède la flamme !
    Cependant un désir inouï l’envahit :
    Pour étouffer le froid et le néant haïs,
    Il faudrait déverser ce torrent de lumière,
    Pour qu’il couvre d’un flot de feu son âme entière,
    Et que morte à la nuit sous ce choc trop violent,
    Elle puisse renaître à ce soleil brûlant !
    Quelle idée insensée ! Et pourtant, frémissante,
    Elle se livre toute à la vague puissante
    Quelle attend sur la plage, ivre et sans mouvement,
    Dans la chaleur du jour qui l’étreint doucement.
    … C’en est fait, la voici, cette vague d’aurore,
    Qui s’élance sur elle et la couvre, la prend,
    Et l’entraîne, sauvage, au milieu du courant !
    Tourbillon, frénésie ardente et douloureuse !
    Chute immense et sans fin de la nuit ténébreuse !
    Elle sombre et s’abat dans un abîme obscur,
    Entraînant le néant limité et impur ;
    Et dans le gouffre affreux le précipice sombre,
    Et se confond à lui, et s’évanouit dans l’ombre…
    Mais alors que la mort semblait la terrasser
    Et l’engloutir aussi dans son tombeau glacé,
    Soudain elle renaît, nouvelle et étonnée ;
    Elle est tout étourdie et tout abandonnée
    Au bonheur merveilleux qu’elle ressent enfin :
    Le voile est arraché, et l’astre du matin
    Baigne de ses rayons son âme qui s’éveille ;
    Et de cet univers ébloui de merveilles,
    Comme chante la terre au temps du renouveau
    Quand l’éclat du soleil lui semble encor plus beau,
    S’élève un chant de joie et de reconnaissance,
    Un grand frisson d’amour, un élan d’espérance :
    L’aube répand à flots ses dons éblouissants,
    Et la nature avide entrouvre en frémissant
    Ses flancs à la lumière, à la chaleur, sans trêve,
    Afin que coule en elle une féconde sève,
    Et que des fleurs sans nombre et des fruits savoureux
    Puissent surgir un jour de son sein plantureux.
    O splendeur du printemps ! Miracle de l’aurore
    Qui voit à tous moments tant de beautés éclore !…
    … L’univers s’élargit… Avec étonnement,
    Psyché est arrachée à son enchantement…
    Elle sort de son rêve et découvre autour d’elle
    Le jardin délicieux plein de bruissements d’ailes.
    Mais le charmant domaine a perdu son secret :
    Elle sait à présent pour qui sont ces attraits
    Et comprend tout aussi de sa folle aventure :
    Souriant parmi cette abondante verdure
    Qui la protège un peu des ardeurs du soleil,
    Couchée entre les fleurs, sortant d’un grand sommeil,
    Elle admire sans fin la vision merveilleuse
    Qui, planant dans les airs, s’enfuit, mystérieuse,
    Comme un immense oiseau de feu couleur du jour
    Qui semble disparaître et resplendit toujours ;
    Après l’avoir bercée un moment dans ses ailes,
    Il fuit vers la lumière et la vie éternelle…
    Mais non, il ne fuit pas, il revient de nouveau !
    Et Psyché, transformée avec lui en oiseau,
    S’élance vers les cieux aveuglants d’étincelles,
    Vers les séjours divins, la jeunesse immortelle !
    Le cœur gonflé de joie, ivre de son bonheur,
    Elle fixe l’azur et monte avec ardeur,
    Lançant son chant d’amour éclatant d’allégresse
    Dans les airs parfumés ruisselant de tendresse.

     
     

    Psyché (4)
    Psyché (l’Âme) ravie par Éros (l'Amour)
    par William Bouguereau


        Cette fin, qui est l'envol de l'Âme vers son Créateur, rappelle bien sûr une tout autre musique : celle de Claude Debussy dans le "Martyre de Saint-Sébastien", lorsque ce dernier, à la fin, arrive au Paradis.


    "Je viens, je monte !
    J'ai des ailes, tout est blanc.
    Mon sang est la manne
    Qui blanchit le désert de Sin.
    Je suis la goutte, l'étincelle et le fétu...
    Je suis une âme, Seigneur,
    Une âme dans ton sein...!"
    (Texte traduit de Gabriele d'Anunzio,
    interprétation de Michael Tilson Thomas
    avec Sylvia Mac Nair, Soprano,
    et le London Symphony Orchestra)
     

    1 commentaire
  •  


    Psyché déposée par Zéphyr au jardin d'Eros
    Esquisse de George Romney


     
    N'oubliez pas d'accompagner votre lecture du fragment musical correspondant de César Franck (voir précédents articles) : à cette page, partie 3 (13'29).
     

    III – Psyché au jardin de l’Amour 

    Quelque chose pourtant fait que son rêve cesse ;
    Peut-être elle a senti que la fraîche caresse
    Et le doux bercement n’étaient soudain plus là.
    Le regard aveuglé par le splendide éclat
    De l’astre éblouissant alors tout proche d’elle,
    Assise, et détournant ses yeux de l’étincelle,
    Elle cherche à comprendre où elle est à présent ;
    Car elle voit sous elle un gazon fleurissant
    Qui rafraîchit son corps brûlé par la lumière
    Et elle a deviné que, par un grand mystère,
    On l’avait enlevée au roc et à la mort.
    Elle s’inquiète encor cependant de son sort :
    Qui sait si ce jardin merveilleux, si étrange,
    N’abrite pas les jours d’un dragon effrayant ?
    Peut-être ces douceurs, ces parfums attrayants
    Ne sont qu’une illusion pour tromper sa défiance ?
    Elle cherche à s’enfuir, mais la lourde indolence
    Qui emplit l’atmosphère, engourdit son esprit ;
    Elle ne sait comment déjà son cœur est pris
    Par le charme invincible émané de l’espace.
    Elle s’est relevée et a suivi la trace
    D’un tout petit sentier serpentant dans un bois.
    Elle va lentement, pleine d’un grand émoi.
    Les arbres et les fleurs aux espèces diverses
    Produisent sûrement ce poison qu’ils déversent,
    Qui envahit son corps d’une immense torpeur ;
    Son cœur est submergé d’un merveilleux bonheur
    Et d’une ivresse étrange : débordant de tendresse,
    Il est en même temps accablé de tristesse.
    Ravie, émerveillée, elle voit dans les airs
    Passer de temps à autre aussi vif que l’éclair
    Un oiseau magnifique à la traîne royale ;
    Il se pose, orgueilleux, entre les fleurs, étale
    Tout l’or de son plumage et toute sa splendeur,
    Et se met à chanter comme un chant de douleur.
    Une émotion poignante emplit alors son âme
    Et l’enfant sent surgir en son cœur une flamme :
    Son corps tout haletant de faiblesse et d’ardeur
    Goûte le douloureux charme de la langueur
    Qui la fait frissonner, alors qu’elle est brûlante ;
    Elle étouffe d’ivresse et se sent chancelante.
    Un chagrin inconnu remplit ses yeux de pleurs ;
    Pour la première fois elle sait la douceur
    Que peuvent procurer d’inexplicables larmes ;
    Elle se jette au sol, s’abandonnant aux charmes
    De sa mélancolie – et pleure de bonheur.
    Suffocante, elle entend la lutte de son cœur
    Entre les sensations vagues et violentes
    Qui s’emparent de lui ; son âme défaillante
    Ne sait que la douceur déchirante et sans nom
    Qui l’entraîne à jamais dans un gouffre sans fond.
    Elle meurt de vertige, expire de tristesse,
    Et son cœur qui bat trop l’enivre d’allégresse…

     

    Psyché (3)

    Psyché, par Gérard

     

     

     

    1 commentaire
  •  
        Voici la suite de l'article précédent.
        Cependant le classement de ce poème dans la catégorie "poètes anciens traduits ou adaptés" me semble un peu inexact, car s'il est vrai qu'il est question d'un mythe ancien, celui de l'Âme (Ψυχη, prononcez "Psukhè", origine des mots français "psychologie", "psychanalyse", etc.) ravie par l'Amour, j'avoue que ces textes - comme l'indique d'ailleurs leur progression - ne m'ont pas été inspirés directement par la légende antique, mais tout simplement par la musique de César Franck, qu'il est donc indispensable que vous écoutiez en même temps que vous lisez.
        Ce Poème symphonique très long avec choeurs, est généralement exécuté dans sa forme écourtée, en quatre mouvements symphoniques sans les choeurs ; et comme on le voit à cette page
    , évoque tout d'abord "le sommeil de Psyché", puis "L'enlèvement de Psyché par les zéphyrs", "le Jardin d'Eros", et enfin "Psyché et Eros".
        En voici ici la seconde partie.


        La meilleure illustration qui conviendrait à ce passage est celle que j'ai déjà mise pour l'article précédent : mais je n'avais aucune image représentant Psyché abandonnée sur la montagne. En voici donc ici une autre, représentant l'enlèvement de Psyché par Zéphyr. Elle est de Maurice Denis, et date de 1908.

    Psyché (2)


        Cependant, à relire le texte d'Apulée (environ 123 - environ 170 ap. JC), lisible ici sur le net (vous pouvez passer aux pages précédente et suivante), il me semble maintenant que j'avais dû en prendre connaissance...:

    "Après avoir parlé, la jeune fille se tut et d'une bonne allure, elle se mêla au cortège du peuple qui l'accompagnait.  On arrive au rocher convenu de la montagne escarpée, à la cime duquel ils installent, puis abandonnent tous la jeune fille.  Là même, ils laissent les torches nuptiales avec lesquelles ils s'étaient éclairés, éteintes avec leurs larmes, et, têtes baissées, ils prennent le chemin du retour.  Ses malheureux parents, épuisés par un si grand malheur, cachés dans les ténèbres de leur maison fermée, se sont repliés dans une nuit sans fin.  Quant à Psyché, remplie de crainte et tremblante, elle pleure au sommet du rocher.  Alors, la douce brise du souffle de Zéphyr agite, d'ici et de là, le bas de son vêtement, en gonfle insensiblement les plis, la soulève dans un souffle tranquille et la transporte peu à peu; il la fait descendre et la transporte délicatement; il la fait glisser le long des parois de la roche et, au creux d'une haute vallée, la couche doucement au milieu du gazon fleuri."

    APULÉE, Métamorphoses, IV, 35, 2-4.

     

        Vous trouverez à cette page la musique de César Franck,  à partir de 10'42 (2e partie).

     
    II – Psyché enlevée par le Zéphyr

    Elle rêve en souriant ; mais de quoi rêve-t-elle ?
    Sans doute elle connaît des lumières nouvelles :
    Elle semble en extase et son ravissement
    La rend encor plus belle ; elle a tout doucement
    Retrouvé le bonheur et la peur mensongère
    A quitté son esprit délié de la terre.
    Le soleil n’ose plus la brûler de ses feux,
    Mais l’illumine toute, et la réchauffe un peu ;
    Et pour la rafraîchir, la brise la caresse :
    Le zéphyr s’est levé, et comme avec tendresse,
    Voletant autour d’elle, il enfle son manteau,
    Mais flotter ses cheveux, dans un élan nouveau
    La saisit dans son souffle et la prend dans ses brises ;
    Et avec une grâce, une douceur exquises,
    Il cherche à l’enlever dans l’air plein de senteurs.
    Ses vêtements gonflés par le souffle enchanteur,
    Tendus comme sur mer les voiles des navires,
    L’emportent vers le ciel, avec son frais sourire.
    Si l’enfant tout à coup avait ouvert les yeux,
    Elle aurait cru avoir un songe merveilleux :
    Sous elle elle aurait vu l’effrayant précipice,
    Et au-dessus le ciel d’azur limpide et lisse,
    Cet infini baigné de mouvantes clartés ;
    Elle se serait vue en cette immensité
    Traversant sans efforts les flots de l’atmosphère,
    Les cheveux dans le vent, et pleine de lumière.
    Mais elle dort toujours, elle rêve toujours ;
    Peut-être justement rêve-t-elle à l’amour
    Qu’elle aurait dû trouver si elle avait pu vivre ;
    Le léger bercement du doux zéphyr l’enivre
    Et la tendre caresse enchante son sommeil…
    Le voyage s’achève : on est presque au soleil.
    Très délicatement, le zéphyr la dépose
    Dessus un frais gazon environné de roses,
    Et se sauve sans bruit pour ne pas l’éveiller,
    La laissant au soleil doucement sommeiller.

     
    Statue de Marioton, un sculpteur du XIXe siècle 

     

    1 commentaire
  •  
        Après, "Ariane", adaptée de Catulle, voici ma version de la légende de Psyché, composée au même âge ; cependant elle n'est pas adaptée d'un poète ancien, mais de l'oeuvre musicale bien plus  récente de César Franck (1822-1890) : le mythe lui-même est issu des Métamorphoses d'Apulée, que je n'ai pas eu l'heur de lire dans le texte, et a été repris par La Fontaine dans une pièce évoquant par certains côtés le film "la Belle et la Bête" de Cocteau :

    « Le ciel a-t-il conçu cet amas de merveilles
    Pour la demeure d'un Serpent ? »
    dit Psyché en pénétrant dans le palais d'Eros...
    (La Fontaine)

    Psyché (1)
    Psyché endormie enlevée par Zéphyr (par Prud'hon)

     


    Voici donc la première partie de mon poème "Psyché".
     

    I - Psyché sur la montagne


    Au sommet d’un rocher sauvage et effrayant
    Tendant son front hautain vers le ciel rayonnant,
    Sur le roc dénudé, solitaire et aride,
    Près d’un profond ravin, dans la chaleur torride,
    Seule sur le sol dur est couchée une enfant.
    On croirait qu’elle dort, là, sans un mouvement.
    Ses voiles dénoués, sa coiffure défaite,
    Sa pose abandonnée et sa beauté parfaite
    Font qu’on pourrait penser rencontrer devant soi
    Sommeillant au soleil, une nymphe des bois.
    Cependant par instants elle exhale une plainte :
    Elle semble avoir eu une très grande crainte ;
    Un doux gémissement comme un oiseau qui meurt

    Jaillit de sa poitrine, et ses yeux sont en pleurs ;
    Son souffle est oppressé, sa poitrine haletante,
    Elle est toute perdue et toute sanglotante.
    Elle est seule, et pourtant elle n’ose crier ;
    Elle tremble de peur, et n’ose supplier
    Les dieux de la sauver ; pourquoi cette détresse,
    Alors que le sentier poudreux de sécheresse
    Qu’empruntent les mulets, descend non loin de là
    Les flancs de la montagne, et conduit aux villas ?
    Mais elle ne veut pas regarder vers la plaine
    Qui s’étend à ses pieds si paisible et sereine ;
    Devant elle elle voit le précipice affreux,
    Et son âme égarée – on le voit dans ses yeux –
    Ne pense qu’à la mort ; c’est ainsi l’exigence
    D’une divinité, et dans son innocence,
    Sans un mot, elle a fait selon sa volonté,
    Acceptant un destin aussi peu mérité ;
    Ses parents éperdus, une foule attristée
    L’avaient menée ici, où ils l’avaient quittée :
    Là-haut, sans avoir plus la force d’espérer,
    Elle attend qu’un dragon vienne la dévorer…
    Elle ne pense plus à la douleur amère
    Dont meurent à présent et son père et sa mère ;
    Elle ne pense plus à son bonheur perdu,
    A l’amour idéal qu’elle avait attendu ;
    Elle ne connaît plus sa beauté ni ses charmes :
    Pour elle rien n’est plus que son deuil et ses larmes.
    En victime héroïque, elle s’offre à la mort,
    Et elle attend le monstre en pleurant sur son sort.
    Mais à force d’attendre, accablée et brisée
    De fatigue et d’effroi, ses larmes épuisées,
    Elle s’est endormie au soleil du matin,
    Et de doux songes ont étouffé son chagrin.


      Écoutez ici la musique
    composée par César Franck
    (1ère partie) 
     
     

    1 commentaire