• Pelléas et le pastiche de Proust

     

        Dans sa lettre d'information de Janvier, l'Education Musicale, cet excellent bimestriel consacré à l'enseignement de la musique dans les Lycées, Universités et Conservatoires rapporte un amusant pastiche écrit par Marcel Proust à l'intention de son ami musicien Reynaldo Hahn, de l'Opéra Pelléas et Mélisande de Debussy, ou plus particulièrement de son livret "symboliste" écrit par Maurice Maeterlinck.

     

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    Mélisande lors de la création de l'Opéra en 1902

     

        Les connaisseurs riront d'emblée d'un humour qu'attire naturellement le style ampoulé et les allusions compliquées du grand poète Belge.

         Pour les profanes, j'expliquerai en quelques mots que ce drame met en scène une jeune fille d'apparence très naïve, Mélisande, trouvée errant dans un bois et comme amnésique par Golaud, un homme célibataire d'âge mûr et de petite noblesse bretonne. L'ayant épousée il l'abandonne souvent dans son triste château pour aller chasser, et c'est son jeune frère Pelléas, beaucoup plus doux, qui s'occupe de la jeune femme et bientôt s'en éprend. Malheureusement Golaud se montre très vite d'une jalousie maladive et épie leurs rencontres, voire les provoque. Malgré l'intervention effrayée du vieil Arkel, grand-père de Golaud et de Pelléas, Golaud finit par tuer son frère tandis que Mélisande, qui était enceinte, accouche prématurément et meurt des suites de ce traumatisme.

     

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    Esquisse du décor prévu pour la première de Pelléas

     

        J'ai essayé de déterminer les principaux passages dont Marcel Proust s'est inspiré pour le texte qui va suivre, et vous les livre avec la musique de Claude Debussy, qui est sublime.

         Dans le premier d'entre eux, Pelléas sort d'une visite très éprouvante des souterrains du château que lui a infligée Golaud. Symboliquement cela évoque les tréfonds de l'âme torturée de ce dernier. En voici le texte et la musique, dans l'interprétation d'Armin Jordan dirigeant l'orchestre national de Monte-Carlo, avec Eric Tappy dans le rôle de Pelléas (enregistrement Erato de 1979). 

     

        En voici le texte :

     

    Acte III- Scène 3 (début)

    Une terrasse au sortir des souterrains.

    Entrent Golaud et Pelléas.

     

    PELLÉAS

    Ah ! Je respire enfin !...

    J'ai cru, un instant, que j'allais

    me trouver mal dans ces énormes grottes ;

    j'ai été sur le point de tomber...

    Il y a là un air humide et

    lourd comme une rosée de plomb,

    et des ténèbres épaisses

    comme une pâte empoisonnée...

    Et maintenant, tout l'air de toute la mer !...

    Il y a un vent frais, voyez, frais comme une feuille qui vient de s'ouvrir, sur les petites lames vertes...

     

     

    (Musique de Claude Debussy)

     

     

          Dans le second, qui clôt le drame, Mélisande se meurt sous les yeux de Golaud éperdu de n'avoir jamais pu lui faire avouer de relations coupables avec le frère qu'il vient d'assassiner, ainsi que du médecin impuissant à la sauver, et du vieil Arkel plein de sagesse. C'est François Loup qui interprète le rôle du vieillard, tandis que Michel Brodard est le médecin et Philippe Huttenlocher Golaud. Le rideau tombe à la fin de cet extrait.

     

      (Musique de Claude Debussy)

     

    Acte V - Scène unique (fin)

     (La chambre est envahie peu à peu par les servantes du château qui se rangent en silence le long des murs et attendent)

     

    GOLAUD (se levant brusquement)

    Qu'y a-t-il ?

    Qu'est-ce que toutes ces femmes viennent faire ici ?

    LE MÉDECIN

    Ce sont les servantes...

    ARKEL

    Qui est-ce qui les a appelées ?

    LE MÉDECIN

    Ce n'est pas moi...

    GOLAUD

    Que venez-vous faire ici ?

    Personne ne vous a demandées...

    Que venez-vous faire ici ? Mais qu'est-ce que c'est donc !

    Répondez !...

    (Les servantes ne répondent pas)

     

    ARKEL

    Ne parlez pas trop fort...

    Elle va dormir ; elle a fermé les yeux...

    GOLAUD

    Ce n'est pas ?...

    LE MÉDECIN

    Non, non ; voyez, elle respire...

    ARKEL

    Ses yeux sont pleins de larmes. Maintenant c'est son âme qui pleure...

    Pourquoi étend-elle ainsi les bras ? Que veut-elle ?

    LE MÉDECIN

    C'est vers l'enfant sans doute. C'est la lutte de la mère contre...

    GOLAUD

    En ce moment ? En ce moment ? Il faut le dire, dites ! Dites !

    LE MÉDECIN

    Peut-être...

    GOLAUD

    Tout de suite ?...

    Oh ! Oh ! Il faut que je lui dise...

    Mélisande ! Mélisande !...

    Laissez-moi seul ! Laissez-moi seul avec elle !...

    ARKEL

    Non, non, n'approchez pas... Ne la troublez pas...

    Ne lui parlez plus...Vous ne savez pas ce que c'est que l'âme...

    GOLAUD

    Ce n'est pas ma faute, ce n'est pas ma faute !

    ARKEL

    Attention... Attention...

    Il faut parler à voix basse maintenant...

    Il ne faut plus l'inquiéter...

    L'âme humaine est très silencieuse...

    L'âme humaine aime à s'en aller seule...

    Elle souffre si timidement...

    Mais la tristesse, Golaud...

    Mais la tristesse de tout ce que l'on voit !...

    Oh ! Oh !

    (En ce moment, toutes les servantes tombent subitement à genoux au fond de la chambre)

     

    ARKEL (se retournant)

    Qu'y a-t-il ?

    LE MÉDECIN (s'approchant du lit et tâtant le corps)

    Elles ont raison...

    ARKEL

    Je n'ai rien vu. Êtes-vous sûr ?...

    LE MÉDECIN

    Oui, oui.

    ARKEL

    Je n'ai rien entendu... Si vite, si vite... Elle s'en va sans rien dire...

    GOLAUD (sanglotant)

    Oh ! Oh !

    ARKEL

    Ne restez pas ici, Golaud...

    Il lui faut le silence, maintenant...

    Venez, venez...

    C'est terrible, mais ce n'est pas votre faute...

    C'était un petit être si tranquille, si timide et si silencieux...

    C'était un pauvre petit être mystérieux,

    comme tout le monde...

    Elle est là, comme si elle était la grande sœur de son enfant...

    Venez. Il ne faut pas que l'enfant reste ici dans cette

    chambre...

    Il faut qu'il vive, maintenant, à sa place...

    C'est au tour de la pauvre petite...

      Maurice Maeterlinck

     

           Et maintenant, voyons ce qu'en fit Marcel Proust à l'intention de son ami Reynaldo Hahn, avec lequel probablement il avait coutume de se rendre parfois à l'Opéra.

         J'avoue qu'il picore à de nombreux autres passages (la découverte dans le bois de Mélisande qui déclare qu'elle "n'est pas d'ici", ou la quête désespérée de la bague perdue dans la fontaine et "qu'on ne retrouvera jamais"...), mais ceux que je vous ai cités sont particulièrement beaux et représentatifs.

     

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    Marcel Proust

     

    « Je vous avais fait un joli petit pastiche de Pelléas... C'est Pelléas et Markel qui sortent de soirée et qui ne peuvent retrouver leur chapeau [il faut chanter en même temps] :

     

      Pelléas (dans l'antichambre) :

    - Il faisait là-dedans une atmosphère lourde et empoisonnée. J'ai cru plusieurs fois que j'allais me trouver mal. Et maintenant tout l'air de toute la terre ! (très doux) On dirait que ma tête commence à avoir froid pour toujours.

     Markel :

     - Vous avez, Pelléas, le visage grave et plein de larmes de ceux qui sont enrhumés pour longtemps. Ne cherchez plus ainsi. Nous ne le retrouverons pas. On ne retrouve jamais rien ici. Quelqu'un qui n'est pas d'ici l'aura emporté. Il est trop tard. Mais comment était-il ?

       Pelléas :

     - C'était un pauvre petit chapeau comme en porte tout le monde ! On n'aurait pu dire de chez qui il venait. Il avait l'air de venir du bout du monde.

       Markel :

     - Nous n'en retrouverons plus d'autre maintenant. C'est une chose terrible, Pelléas. Mais ce n'est pas notre faute.

       Pelléas :

     - Quel est ce bruit ?

      Markel :

     - Ce sont les voitures qui s'en vont.

       Pelléas :

     - Pourquoi s'en vont-elles ?

       Markel :

     - Nous les aurons effrayées. Elles auront su que nous nous en allions très loin. Elles ont eu peur et elles sont parties. Elles ne reviendront pas.

     

    Tu comprends, mon cher Binibuls, ils vont revenir sans chapeau et sans voiture. C'est embêtant. »

     

    Marcel Proust.

     

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    Reynaldo Hahn peint par Lucie Lambert (1907)

     

  • Commentaires

    1
    Mercredi 12 Janvier 2011 à 12:00
    La fraîcheur et l'humour de Proust sont un ravissement, il savait s'amuser cordialement à cette époque, bonne soirée Valentine bisous


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