•     En ce 6 décembre, je ne résisterai pas au plaisir de vous représenter cet article datant des débuts (ou presque) de ce blog : décembre 2006...  Et bien sûr c'est tout un problème de le "récupérer" avec le changement de plate-forme ! Mais on finit par y arriver, en s'appliquant. 


        J'y ajoute simplement mes réflexions du jour : 

     Le chiffre 3, associé aux petits enfants, est évidemment symbolique. On pense logiquement à une "image" destinée à représenter l'enfance dans sa totalité, depuis l'aîné qui est déjà sérieux et relativement mûr, puis le cadet qui le suit docilement, jusqu'au tout-petit qui disparaît sous les épis... Mais dans une optique plus profonde, j'aurais tendance à y voir les trois corps (physique, émotionnel et mental) de l'être humain perçu dans son innocence première.   Descendant en incarnation, l'être humain pense glaner et batifoler innocemment dans le monde ; mais le monde le piège, car il cherche "un abri pour la nuit", il a besoin de sécurité. Il frappe donc à une porte qui est fatalement celle de l'oubli.     Le boucher est la puissance qui va figer sa chair en matière morte, c'est-à-dire totalement inconsciente de sa véritable Nature.
        Saint Nicolas sera alors l'intervention divine qui un jour viendra le tirer de sa torpeur et lui rappeler (et il faut être tout petit, pour se rappeler ! Sens de la réplique du 3e enfant) qui il est véritablement.  

    *   *   *    
     

         C'est la Saint Nicolas, aujourd'hui. Tous ceux qui vivent ou ont vécu dans l'Est de la France font la fête ou ont des souvenirs de fête.

     

    Saint-Nicolas en Tchéquie
    (voir le site de Radio Prague ici )


        Joseph-Guy Ropartz (1864-1955), que j'ai déjà eu l'occasion d'évoquer à l'occasion de précédents articles (ici et ici), a été longtemps directeur du Conservatoire de Nancy ; et c'est à cette occasion que, pour motiver ses jeunes élèves de chant choral, il a composé une "Légende musicale" intitulée "Le Miracle de Saint-Nicolas", sur un livret de René d'Avril, un poète lorrain (1875-1966).
        Je vous livre ici un extrait de la fin, dans l'enregistrement qu'en a offert Michel Piquemal, sur un disque Naxos (Patrimoine) que je vous recommande vivement. 

      

     

    15e tableau

    (Alors le Saint, en souriant,
    Interrogea les beaux enfants.)

    Le premier dit : « J’ai bien dormi. »
    Le second dit : « Et moi aussi. »
    Et le troisième répondit :
    « Je croyais être en Paradis. »


    Le Miracle de Saint Nicolas (1905)
    Légende en deux parties et 16 tableaux
    pour chœur mixte, soli, voix d’enfants,

     piano, orgue, harpe et orchestre à cordes
    sur un poème de René d’Avril (durée totale 24’39)



    "Saint Nicolas et le Père Fouettard", photographie
    tirée du site des matatchines
     


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  •      Le Martyre de Saint-Sébastien est une oeuvre un peu délaissée de Claude Debussy, mal aimée à cause du caractère provocateur de son livret signé du poète italien Gabriele d'Annunzio.

       Musique de scène composée en 1910 à la demande d'Ida Rubinstein, elle est pourtant d'une grande beauté et l'on y perçoit des accents insoupçonnés dans le génie du musicien, mystique dans l'âme à travers une sorte de panthéisme nourri d'influences wagnériennes, mais aucunement catholique.

         Ce "Mystère" scénique inspiré des anciennes représentations effectuées sur les parvis des églises se divise en "mansions", ce qui signifie des "étapes", ou un peu des "stations" comme dans un chemin de croix.

         Pour ma part, l'ayant découverte il y a longtemps dans un vinyle qui n'en donnait que les passages musicaux et chantés, j'ai aussitôt été fascinée par une sorte de message surnaturel présent dans cette musique et absent des autres oeuvres du compositeur.

         Aujourd'hui que j'en écoute également les parties écrites pour récitant, j'y trouve des significations nouvelles.

     

    Johfra - Le Sagitttaire

            

       C'est d'autant plus d'actualité que nous sommes dans le mois du Sagittaire, et que Sébastien, officier de la garde prétorienne sous Dioclétien, mourut percé des flèches de ses propres archers à cause de sa conversion au christianisme.

         Le symbolisme du Sagittaire, qui est d'élever son idéal au plus haut vers le ciel et de se projeter en lui, est donc immédiatement illustré dans le texte par Sébastien lui-même.

     

    Gloire, ô Christ Roi !
    Et maintenant je me désarme !
    Je suis l'Archer certain du but.
    Voici l'arc double, le carquois fourni
    de dix-sept sagettes ailées
    et le brassard où est gravée
    la figure zodiacale
    du Sagittaire criblé d'astres.

    Gabriele D'Annunzio - Le Martyre de Saint-Sébastien. Première Mansion, la Cour des Lys.

      

     Je m'attarderai cependant volontiers sur le Prélude qui précède, où l'on voit paraître deux jumeaux, qui pour l'argument de la pièce sont deux chrétiens condamnés à marcher sur des braises ardentes et pour lesquels Sébastien va intercéder.

          Écoutez ces quelques phrases musicales qui trahissent déjà un Debussy parfaitement inhabituel il me semble :

     

     

     

         Ces "Jumeaux" m'interpellent car leur caractère opposé l'un à l'autre et leur identification dans le texte au monde me rappelle la dualité qui marque l'univers manifesté. À bien lire, il semble que l'un soit clair, l'autre sombre ; que l'un soit doux, l'autre violent ; et que si l'amour qui les relie est retiré et rendu au Christ, la signification en est le détachement au monde qui de ce fait devient plus léger que tout.
           De plus, le signe des Gémeaux étant en astrologie opposé (ce qui selon cette science signifie plutôt en face de c'est à dire s'équilibrant avec, plutôt que contraire) à celui du Sagittaire, il semble que la présence initiale de ces deux jeunes gens, stables dans leur bipolarité, assure la solidité de l'Archer qui va tirer vers le ciel.  
         Voici donc le texte, chanté à deux voix, à la suite du fragment proposé ci-dessus  :

    Frère, que sera-t-il le monde,
    Allégé de tout notre amour ?
    Dans mon âme ton cœur est lourd,
    Comme la pierre dans la fronde...
    Je le pèse au-delà de l'ombre,
    Je le jette vers le grand jour !

    J'étais plus doux que la colombe ;
    Tu es plus fauve que l'autour !
    Toujours, jamais, jamais, toujours
    Fer ne t'effraie, feu ne me dompte.
    Beau Christ, que serait-il le monde,
    Allégé de tout votre amour ?

    Gabriele D'Annunzio - Le Martyre de Saint Sébastien - Première Mansion, la Cour des Lys.

     

          Je passe  les nombreux épisodes tous plus poétiques et chargés de sens les uns que les autres, qui opposent la religion païenne au Christ tout en laissant transparaître des analogies criantes entre elles (raison du déchaînement des foudres de l'archevêque de Paris, avec le fait que la récitante était une femme, juive de surcroît...) pour m'attacher à la troisième Mansion, le Concile des faux Dieux, où Jésus est clairement mis en parallèle avec Apollon et Adonis.

         Quoi qu'en disent les autorités ecclésiastiques, il faut bien se souvenir qu'Apollon, à Delphes, était honoré d'un culte à mystères, ce qui est à proprement parler le principe même de l'initiation, et donc d'une mystique. Et qu'il en était de même d'Adonis, vénéré au moyen-orient où le mysticisme était encore plus chevillé au cœur des fidèles. Ainsi, tandis que le chrétien ne voit dans ces figures que de pâles reflets de celle du Sauveur qu'il connaît, en fait on peut penser qu'elles en sont en réalité la parfaite sublimation. 

          

    Apollon - AdonisApollon - Adonis

    Apollon - Adonis

       

        Cependant l'on voit bien que les moeurs relâchées des grecs et des orientaux avaient transformé ces figures en modèles de lascivité.

         C'est pourquoi, Sébastien, mis en accusation par Dioclétien, s'exclame :

     

    César, sache que j'ai choisi mon dieu.
    Seul le Christ rayonne,
    l'Unique !

    Il régit dans sa main la force
    du ciel creux, comme le marin
    serre l'écoute de la voile.

    Entre vous et le jour,
    Il est.

    Entre vous et le soleil mort,
    Il est,
    Unique.

    Gabriele D'Annunzio - Le Martyre de Saint Sébastien -
    Troisième Mansion, Le Concile des Faux Dieux.

     

         Voici maintenant que, face à ces visages de divinités faussées et vidées de leur substance par l'ignorance des hommes, Sébastien se remémore Jésus, celui qu'il aime, à la veille de sa Passion au Mont des Oliviers.

     

     

     

           La scène, dans laquelle le récitant à l'instar de la commanditaire Ida Rubinstein, est une femme (ici Leslie Caron dans l'enregistrement Sony classical dirigé par Michael Tilson Thomas), est presque insoutenable où on l'entend murmurer : "Non comme je veux, mais comme TU veux..." et c'est ce qui déchaînera les foudres de César et le poussera à jeter Sébastien aux flèches des archers.

     

    Le Martyre de Saint-Sébastien - relectures

     

                 Voici alors une page magnifique dont je vous propose surtout l'écoute. L'écriture de Debussy, totalement inédite par rapport à ses autres oeuvres à mon avis, est manifestement ce qui a inspiré Olivier Messiaen pour la scène de son Opéra "Saint François d'Assise" où le saint reçoit les stigmates ... On y perçoit les mêmes frémissements, les mêmes souffles de vent. Bien sûr, le solo de cor anglais initial est plutôt emprunté à Wagner, mais en tellement plus chromatique ! Quant au texte, il est sublime (juste une petite erreur sans gravité : c'est "décochez ", et non "décrochez vos flèches"). 

     

     

     

         Mais je vous le laisse écouter, pour ne pas alourdir cet article, et me contenterai de vous noter pour terminer les belles exclamations jubilatoires exprimées par l'âme de Sébastien libérée à la fin de son supplice.

    Je viens ! Je monte !
    J'ai des ailes !
    Tout est blanc !
    Mon sang est la manne
    Qui blanchit le désert de Sin.
    Je suis la goutte, l'étincelle, et le fétu...
    Je suis une âme, Seigneur,
    Une âme dans ton sein !

    Gabriele D'Annunzio - Le Martyre de Saint Sébastien - Fin de l'oeuvre

     

     

    Le Martyre de Saint-Sébastien - relectures

     

         L'oeuvre se termine sur un psaume de louanges.
        J'espère vous avoir donné envie de la découvrir, si ce n'est déjà fait !

     

      


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  •        L'homme est perdu en ce monde, voué à la souffrance, à la perte et à la mort.
        Et pourtant, qui n'a jamais rencontré ce regard, cette main tendue, lui apportant la preuve qu'il n'est pas seul et qu'un secours lui est offert ?

        À ceux qui l'ont appelé de leurs vœux et qui savent ouvrir les yeux, ce secours ne manque jamais.

           Il vient, et c'est le sujet de cette action de grâces : 

    " Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur !"

            La Force de Vie incommensurable qui est au-delà de nous ne nous oublie pas, ne nous laisse pas orphelin.

     

     

         

         Cette vidéo ne comporte pas d'image particulière. C'est donc une action de grâces dont la destination est au-delà même de toute représentation. À chacun d'imaginer ce qu'il veut...

     

     


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  •       Cet après-midi j'ai encore rencontré un train de grues très motivées et motivantes. Mais n'ayant pu les enregistrer, je me propose de vous faire découvrir simultanément Raphaël, que vous ne connaissez sans doute pas (sinon, dites-le moi tout de suite !), un musicien américain né en 1948 et dont les disques parus sous l'excellent label "Hearts of space" sont d'une grande profondeur mystique - quelque peu passionnée et frémissante  il est vrai comme l'y invite sa formation de pianiste.  

              Voici justement que l'on commence à le trouver sur youtube.

          Tout à l'heure je marchais dans la campagne quand soudain je les vis...

          Elles arrivaient courageusement de ma gauche en un V immense qui se perdait dans l'espace. Et peu à peu je les entendis, mais je n'avais rien pour photographier ni filmer. Elles ne criaient pas toutes, non, mais seulement chaque chef de file.

          La première, tout devant, clamait plus fort et fendait l'air tel le Cavalier de Feu du tarot Zen.

     

    Zen- L'intensité

      

         Derrière des traînées s'effilochaient, tantôt semblables à de longs rubans ondulant sur les bords, tantôt regroupées en un second bec superposé au premier par l'intérieur, dans des variations aussi imperceptibles qu'étonnantes.

         Et courageuses, je les entendais s'exhorter :

          «   Allez ! Allez ! Allez ! »

       Oui, elles avaient le cran, elles, de quitter l'endroit où elles s'étaient nichées et de partir, à l'opposé, contre vents et marées, quelle que soit leur fatigue, dans un immense voyage incertain.

        Et elles allaient vite ! J'avais à peine suivi leur passage juste au-dessus de ma tête que déjà elles se confondaient au soleil, leur guide à n'en pas douter. Et je ne voyais plus qu'un lacet noir dansant dans la lumière...

    Raphaël et les grues   



          Alors voilà, ce soir donc elles m'ont donné envie de vous faire entendre ce passage du premier disque de Raphaël (à ne pas confondre avec un chanteur connu) : Music to disappear in (que vous pouvez écouter intégralement ici), intitulé Résurrection.

       L'extrait semble inachevé parce qu'en fait le disque est conçu pour que chaque morceau s'enchaîne au suivant. Il n'y a de véritable césure qu'au milieu, car la première partie du disque est composée de musique de type occidental, avec en particulier deux citations du Requiem de Gabriel Fauré (c'est mal indiqué sur le disque mais Raphaël, qui aime à intégrer des musiques existantes à ses propres disques, inclut là ces citations pour évoquer la mort et introduire sa composition "résurrection") ; tandis que la seconde partie est dans le style indien, avec une référence à Shiva.

     


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  •      Dans la religion catholique, la prière la plus connue à la Vierge Marie est l'Ave Maria, ou salutation angélique ("Je vous salue, Marie, pleine de grâce..."). Mais il en existe bien d'autres. En effet, malgré les réserves de ceux qui ne la considèrent que comme la mère de Jésus (et pas forcément vierge), Marie est vite devenue une figure centrale de la mystique chrétienne, souvent associée au ciel et aux étoiles (à cause d'une vision de l'Apocalypse de Jean), ou encore à la Sagesse qui à l'origine siégeait aux côtés de l’Éternel (dans l'ancien Testament).

         De même que Paul Claudel s'était converti devant une statue de Marie à Notre-Dame de Paris, de même Francis Poulenc, l'incorrigible boute-en-train des années 1930, est tombé à genoux devant la Vierge Noire de Rocamadour et s'est transformé alors en un musicien mystique. Pour susciter de tels élans elle n'est donc pas une figure anodine.

    *  *  * 

     

          Et c'est par lui, Francis Poulenc, que j'ai découvert cette autre superbe prière adressée à Marie qu'est le Salve Regina

             Dans les années 50, notre compositeur sollicité par la Scala de Milan pour un ballet d'inspiration chrétienne et se sentant peu attiré par le sujet proposé, avait lu par hasard le scénario cinématographique publié à titre posthume par Georges Bernanos et décida soudain de s'en faire un argument d'opéra, en reprenant le texte lui-même. À une vitesse fulgurante il en fit un livret, mettant l'accent davantage sur les sentiments là où Bernanos avait insisté surtout sur la grandeur de l'engagement monastique*. 

           On y trouve une jeune fille prénommée "Blanche", comme l'innocence mais aussi comme la pâleur d'une personne terrifiée. Fille du marquis de la Force, elle demande asile au Carmel pour fuir les violences de la Révolution de 1789 ; ou plutôt, son père l'y confie. Hélas, les révolutionnaires s'en prennent peu à peu au clergé, puis aux carmélites qui sont guillotinées - tandis que la première prieure d'alors, par compassion pour la terreur que ressent Blanche, s'est arrangée pour la laisser fuir sous l'identité d'une jeune servante. 

        Cependant il se trouve que la seconde prieure (Mère Marie de l'Incarnation), très dure envers Blanche et qui avait fait vœu de martyre alors que la jeune fille n'avait pas osé s'y soumettre, est absente le jour de l'exécution (et donc y échappe !) tandis que Blanche, à la surprise de tous, surgit devant l’échafaud et se joint à ses compagnes. Bernanos joue là sur l'idée d'un "échange" qui serait un cadeau que lui aurait fait une première prieure qui au tout début l'avait reçue à son entrée au Carmel juste avant de mourir de vieillesse : très courageuse, celle-ci aurait accepté de prendre sur elle l'angoisse de Blanche pour permettre à celle-ci d'en être dénuée au moment venu...

        A côté de cette idée qui évoque le summum de la compassion, Bernanos montre bien sûr aussi que l'orgueil est obligatoirement suivi d'un châtiment pour mère Marie de l'Incarnation, condamnée à voir à sa place s'offrir au martyre celle qu'elle avait si sévèrement jugée.

       Poulenc s'empare donc du scénario en en faisant ressortir surtout sa méditation sur le thème de la mort, ainsi que la complicité qui peut s'établir entre deux personnes qui s'entraident (la jeune Constance qui pousse Blanche, la défend et croit en elle) ; et à la fin de l'œuvre, au lieu du Veni Creator que Bernanos fait entonner aux religieuses marchant au supplice, il place dans leurs lèvres le Salve Regina...

       Cette scène est un chef d'œuvre. Depuis sa création à Milan en 1957, l'intensité tragique et mystique de ce finale n'a jamais cessé d'impressionner. Mais il est vrai que l'œuvre est également magnifique dans son entier. 

         J'ai choisi sur youtube, parmi des quantités d'enregistrements possibles, celui-ci pour sa mise en scène plus figurative et fidèle au scénario.

     

     

       Poulenc utilise ici le groupe des Carmélites comme un chœur, mais aussi comme un grand corps qui s'avance progressivement, visage après visage, jusqu'au couperet que l'on entend tomber à chaque fois, supprimant à chaque fois une voix. 

    Salve, Regina, mater misericordiae.
    Vita, dulcedo et  spes nostra, salve.
    Ad te clamamus, exsules filii Evae.
    Ad te suspiramus, gementes et flentes
    In hac lacrimarum valle.

    Eia ergo, advocata nostra,
    Illos tuos misericordes oculos ad nos converte.

    Et Jesum, benedictum fructum ventris tui,
    Nobis post hoc exilium ostende.
    **

     

        À cet endroit, on n'entend plus que deux voix... celle, dans le grave, d'une religieuse âgée ; et celle, claire et pure, de la jeune sœur Constance entrée au Carmel en même temps que Blanche.

    O clemens, o pia, o dulcis Virgo Maria ...***

        Le couperet tombe, et il ne reste plus que Constance, qui, en reprenant Ô Clemens, se tourne vers la foule et y croise le regard fasciné de Blanche. Radieuse alors, elle reprend : « ô Pia, ô dulcis Virgo Ma - » Et le couperet tombe une seconde fois.

       Une voix s'élève alors de la foule. C'est Blanche qui s'avance, répondant à l'appel de son cœur, et entonnant cette fois le dernier couplet du Veni Creator, qui est en fait la conclusion logique de toute prière chrétienne et une conclusion parfaite pour l'ensemble de l'œuvre :

    Deo Patri sit gloria
    Et Filio, qui a mortuis
    Surrexit, ac Paraclito
    In saeculorum saecula.****

    Et tandis qu'elle répète : "In saeculorum ..." le couperet tombe, pour la troisième fois.

    Et il n'y a plus PERSONNE.

     

           J'aurais envie d'arrêter là ma réflexion, mais je vais ajouter ceci.  

         Le prénom de Blanche ne m'inspire pas seulement l'innocence ou la peur ; elle est aussi une sorte de "point mort" en tant que personne. En effet, le blanc n'évoque rien, que le vide, l'absence. On parle souvent du noir, mais le noir c'est l'union de toutes les couleurs alors que le blanc c'est l'absence totale de couleur.

         Mère Marie de l'Incarnation était, comme l'indique sa dénomination monastique, très incarnée : c'est-à-dire ancrée dans des certitudes et des principes qui lui donnaient un egotrès fort. Avec un ego fort on peut faire preuve de courage, d'un courage surhumain même, mais pas d'abandon de soi à Dieu. D'où son incapacité à mourir comme elle le souhaitait.

          Par contre Blanche, située à la frontière de l'incarné semble-t-il, elle qui tremble sans cesse "comme une feuille", porte le patronyme de de la Force. Bien sûr Bernanos pensait à cette Force cachée du Christ en tant qu'Agneau offert à l'immolation : il affuble notre héroïne du surnom de "Sœur Blanche de l'Agonie du Christ" ! Quelle horreur... Mais il semble qu'il ne soit pas nécessaire d'aller chercher si loin, ni dans des recoins si torturés, ce qu'elle évoque. 

         Par sa nature même de Blanche, c'est-à-dire d'absente, de presque non incarnée (qu'est-ce qu'une voix blanche ? Elle n'a pas de timbre, rien qui la définisse vraiment), elle laisse agir en elle une Force ignorée, qui ne lui appartient pas. Son mouvement vers l'échafaud est presque hypnotique... Elle chante et marche sans s'en apercevoir.  

        Et pour revenir à mon sujet ainsi qu'au choix de Poulenc, pourquoi cette fin est-elle si douce et si facile ? À cause du visage souriant et maternel de Marie, la Porte du Ciel...

     


     

       * Voir ici un très bel article sur la question.

    **  "Salut, ô Reine, Mère de Compassion,
          Notre vie, notre douceur et notre espoir, salut !
          Nous crions vers toi, enfants d’Ève exilés ;
          Vers toi, nous soupirons, gémissant et pleurant
          Dans cette vallée de larmes.
          Ainsi intercédant pour nous,
         Tourne vers nous tes yeux remplis de compassion,
          Et Jésus, le fruit béni de tes entrailles, montre-le nous après cet exil.

    ***Ô Clémente, ô fidèle, ô douce Vierge Marie.

    **** Gloire à Dieu le Père,
          Et au Fils, qui des morts
          Ressuscita, et au Paraclet
         Dans les siècles des siècles.


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