• Le Salve Regina de Francis Poulenc


         Dans la religion catholique, la prière la plus connue à la Vierge Marie est l'Ave Maria, ou salutation angélique ("Je vous salue, Marie, pleine de grâce..."). Mais il en existe bien d'autres. En effet, malgré les réserves de ceux qui ne la considèrent que comme la mère de Jésus (et pas forcément vierge), Marie est vite devenue une figure centrale de la mystique chrétienne, souvent associée au ciel et aux étoiles (à cause d'une vision de l'Apocalypse de Jean), ou encore à la Sagesse qui à l'origine siégeait aux côtés de l’Éternel (dans l'ancien Testament).

         De même que Paul Claudel s'était converti devant une statue de Marie à Notre-Dame de Paris, de même Francis Poulenc, l'incorrigible boute-en-train des années 1930, est tombé à genoux devant la Vierge Noire de Rocamadour et s'est transformé alors en un musicien mystique. Pour susciter de tels élans elle n'est donc pas une figure anodine.

    *  *  * 

     

          Et c'est par lui, Francis Poulenc, que j'ai découvert cette autre superbe prière adressée à Marie qu'est le Salve Regina

             Dans les années 50, notre compositeur sollicité par la Scala de Milan pour un ballet d'inspiration chrétienne et se sentant peu attiré par le sujet proposé, avait lu par hasard le scénario cinématographique publié à titre posthume par Georges Bernanos et décida soudain de s'en faire un argument d'opéra, en reprenant le texte lui-même. À une vitesse fulgurante il en fit un livret, mettant l'accent davantage sur les sentiments là où Bernanos avait insisté surtout sur la grandeur de l'engagement monastique*. 

           On y trouve une jeune fille prénommée "Blanche", comme l'innocence mais aussi comme la pâleur d'une personne terrifiée. Fille du marquis de la Force, elle demande asile au Carmel pour fuir les violences de la Révolution de 1789 ; ou plutôt, son père l'y confie. Hélas, les révolutionnaires s'en prennent peu à peu au clergé, puis aux carmélites qui sont guillotinées - tandis que la première prieure d'alors, par compassion pour la terreur que ressent Blanche, s'est arrangée pour la laisser fuir sous l'identité d'une jeune servante. 

        Cependant il se trouve que la seconde prieure (Mère Marie de l'Incarnation), très dure envers Blanche et qui avait fait vœu de martyre alors que la jeune fille n'avait pas osé s'y soumettre, est absente le jour de l'exécution (et donc y échappe !) tandis que Blanche, à la surprise de tous, surgit devant l’échafaud et se joint à ses compagnes. Bernanos joue là sur l'idée d'un "échange" qui serait un cadeau que lui aurait fait une première prieure qui au tout début l'avait reçue à son entrée au Carmel juste avant de mourir de vieillesse : très courageuse, celle-ci aurait accepté de prendre sur elle l'angoisse de Blanche pour permettre à celle-ci d'en être dénuée au moment venu...

        A côté de cette idée qui évoque le summum de la compassion, Bernanos montre bien sûr aussi que l'orgueil est obligatoirement suivi d'un châtiment pour mère Marie de l'Incarnation, condamnée à voir à sa place s'offrir au martyre celle qu'elle avait si sévèrement jugée.

       Poulenc s'empare donc du scénario en en faisant ressortir surtout sa méditation sur le thème de la mort, ainsi que la complicité qui peut s'établir entre deux personnes qui s'entraident (la jeune Constance qui pousse Blanche, la défend et croit en elle) ; et à la fin de l'œuvre, au lieu du Veni Creator que Bernanos fait entonner aux religieuses marchant au supplice, il place dans leurs lèvres le Salve Regina...

       Cette scène est un chef d'œuvre. Depuis sa création à Milan en 1957, l'intensité tragique et mystique de ce finale n'a jamais cessé d'impressionner. Mais il est vrai que l'œuvre est également magnifique dans son entier. 

         J'ai choisi sur youtube, parmi des quantités d'enregistrements possibles, celui-ci pour sa mise en scène plus figurative et fidèle au scénario.

     

     

       Poulenc utilise ici le groupe des Carmélites comme un chœur, mais aussi comme un grand corps qui s'avance progressivement, visage après visage, jusqu'au couperet que l'on entend tomber à chaque fois, supprimant à chaque fois une voix. 

    Salve, Regina, mater misericordiae.
    Vita, dulcedo et  spes nostra, salve.
    Ad te clamamus, exsules filii Evae.
    Ad te suspiramus, gementes et flentes
    In hac lacrimarum valle.

    Eia ergo, advocata nostra,
    Illos tuos misericordes oculos ad nos converte.

    Et Jesum, benedictum fructum ventris tui,
    Nobis post hoc exilium ostende.
    **

     

        À cet endroit, on n'entend plus que deux voix... celle, dans le grave, d'une religieuse âgée ; et celle, claire et pure, de la jeune sœur Constance entrée au Carmel en même temps que Blanche.

    O clemens, o pia, o dulcis Virgo Maria ...***

        Le couperet tombe, et il ne reste plus que Constance, qui, en reprenant Ô Clemens, se tourne vers la foule et y croise le regard fasciné de Blanche. Radieuse alors, elle reprend : « ô Pia, ô dulcis Virgo Ma - » Et le couperet tombe une seconde fois.

       Une voix s'élève alors de la foule. C'est Blanche qui s'avance, répondant à l'appel de son cœur, et entonnant cette fois le dernier couplet du Veni Creator, qui est en fait la conclusion logique de toute prière chrétienne et une conclusion parfaite pour l'ensemble de l'œuvre :

    Deo Patri sit gloria
    Et Filio, qui a mortuis
    Surrexit, ac Paraclito
    In saeculorum saecula.****

    Et tandis qu'elle répète : "In saeculorum ..." le couperet tombe, pour la troisième fois.

    Et il n'y a plus PERSONNE.

     

           J'aurais envie d'arrêter là ma réflexion, mais je vais ajouter ceci.  

         Le prénom de Blanche ne m'inspire pas seulement l'innocence ou la peur ; elle est aussi une sorte de "point mort" en tant que personne. En effet, le blanc n'évoque rien, que le vide, l'absence. On parle souvent du noir, mais le noir c'est l'union de toutes les couleurs alors que le blanc c'est l'absence totale de couleur.

         Mère Marie de l'Incarnation était, comme l'indique sa dénomination monastique, très incarnée : c'est-à-dire ancrée dans des certitudes et des principes qui lui donnaient un egotrès fort. Avec un ego fort on peut faire preuve de courage, d'un courage surhumain même, mais pas d'abandon de soi à Dieu. D'où son incapacité à mourir comme elle le souhaitait.

          Par contre Blanche, située à la frontière de l'incarné semble-t-il, elle qui tremble sans cesse "comme une feuille", porte le patronyme de de la Force. Bien sûr Bernanos pensait à cette Force cachée du Christ en tant qu'Agneau offert à l'immolation : il affuble notre héroïne du surnom de "Sœur Blanche de l'Agonie du Christ" ! Quelle horreur... Mais il semble qu'il ne soit pas nécessaire d'aller chercher si loin, ni dans des recoins si torturés, ce qu'elle évoque. 

         Par sa nature même de Blanche, c'est-à-dire d'absente, de presque non incarnée (qu'est-ce qu'une voix blanche ? Elle n'a pas de timbre, rien qui la définisse vraiment), elle laisse agir en elle une Force ignorée, qui ne lui appartient pas. Son mouvement vers l'échafaud est presque hypnotique... Elle chante et marche sans s'en apercevoir.  

        Et pour revenir à mon sujet ainsi qu'au choix de Poulenc, pourquoi cette fin est-elle si douce et si facile ? À cause du visage souriant et maternel de Marie, la Porte du Ciel...

     


     

       * Voir ici un très bel article sur la question.

    **  "Salut, ô Reine, Mère de Compassion,
          Notre vie, notre douceur et notre espoir, salut !
          Nous crions vers toi, enfants d’Ève exilés ;
          Vers toi, nous soupirons, gémissant et pleurant
          Dans cette vallée de larmes.
          Ainsi intercédant pour nous,
         Tourne vers nous tes yeux remplis de compassion,
          Et Jésus, le fruit béni de tes entrailles, montre-le nous après cet exil.

    ***Ô Clémente, ô fidèle, ô douce Vierge Marie.

    **** Gloire à Dieu le Père,
          Et au Fils, qui des morts
          Ressuscita, et au Paraclet
         Dans les siècles des siècles.


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