• Le lévrier royal


         Voici une petite histoire parmi les nombreuses racontées par Attâr dans "Le Cantique des Oiseaux" (voir mon précédent article) rapporté par Leili Anvar. Elle l'intitule "le chien ingrat".

         Si l'on y regarde de près elle ressemble à la parabole de l'Enfant Prodigue (voir ici), mais avec une attitude totalement opposée de la part du Roi - qui dans l'Évangile est le Père.

        La différence semble aisée à comprendre : Attâr situe l'épisode au moment où le chien s'échappe ; le Maître ne fait que consentir à son départ et leur relation est donc naturellement rompue. Jésus situe le sien au moment où le fugitif comprend qu'il est le Fils, et donc que son Père l'aimait. Aussi retrouve-t-il naturellement sa place.

         Notes : il s'agit en principe de distiques mais parfois un vers se détache seul. J'ai respecté la disposition du livre, y compris comme dans le précédent article pour l'absence occasionnelle de ponctuation.

     

    Toutankhamon chassant - image tirée du site en lien.

     

    Un roi qui désirait un jour aller chasser
    Ordonna : « Qu'on m'apporte mon lévrier royal ! »

    C'était un chien spécial, en tous points bien dressé 
    Il portait un manteau de soie et de brocard

    Un collier constellé de pierres ornait son cou

    Et un bracelet d'or chacune de ses pattes 
    Sa laisse était tissée d'une soie délicate

    Le roi qui le croyait sage et intelligent
    Prit la laisse et le chien de le suivre en courant

    Mais soudain l'animal s'arrêta en chemin

    Parce qu'il avait vu un tas d'os dans un coin
    Et constatant cela, le roi fut pris de rage

    Une rage jalouse dont les flammes tombèrent
    Sur le malheureux chien qui avait dévié

    Il dit : « Mais comment donc, auprès de moi, le roi
    Peut-on voir autre chose et regarder  ailleurs ? »

    Et déchirant la laisse : « Laissez-le donc partir
    Ordonna-t-il, car il est indigne de nous. »

    Il eût bien mieux valu pour lui qu'il avalât
    Des aiguilles par milliers que de perdre sa laisse

    Mais le gardien des chiens fit remarquer au roi :
    « Tout le corps de ce chien est couvert d'ornements

    Et s'il mérite, sans doute, d'errer dans le désert
    L'or, la soie et les pierres pourraient me revenir ! »

    Et le roi répondit : « Non, laisse-le ainsi
    Et ne désire pas l'or qu'il porte sur lui

    Dans quelque temps peut-être, il reviendra à lui
    Et quand il se verra si richement paré

    Ce chien se souviendra qu'il avait un ami
    Que d'un roi tel que moi, le voilà séparé. »

     

          On se souvient de ces lévriers asiatiques dressés autrefois pour la chasse à la gazelle (voir l'article ici). La vision de cet animal choyé et couvert d'or qui se rue sur un tas d'os pour satisfaire ses instincts primaires nous renvoie cruellement à notre propre propension à satisfaire nos tentations égoïstes au lieu de nous souvenir de notre divine appartenance.

        Mais la réponse du Monarque est pleine de mansuétude et rappelle finalement bien la parabole racontée par Jésus : en effet, il accepte simplement la fugue de son protégé, et semble garder totalement confiance dans le fait que tôt ou tard, celui-ci se souviendra de lui...

       Pour commenter cette petite histoire, comme il le fait à chaque fois, Attâr poursuit sa réflexion sur quelques distiques que voici.

     

    Ô toi qui au départ fus proche de l'Ami
    Mais qui t'es séparé de par ta négligence

    Pose pleinement le pied dans l'Amour véritable
    Et comme les vrais hommes, bois avec le dragon

    Oui, jouer avec Lui, c'est jouer à tout perdre
    Car le prix à payer en amour, c'est la tête

    Dans l'âme et dans le cœur, ce qui tourne la tête
    Fait paraître un dragon petit comme la fourmi

    Les amants, sache-le, et quel que soit leur nombre
    En amour ont toujours soif de leur propre sang.


    Cantique des Oiseaux, Farîd od-dîn Attâr
    traduit par Leili Anvar, v. 2278 à 2299

     

        Ces commentaires ramènent à la vision mystique de la Voie, et font de Celui qui était au départ un Maître et qui pour le Christ sera le Père, un Ami, au sens fort, l'incarnation même de l'Amour avec son corollaire : la mort.

         On se souviendra de la légende de Psyché qui, pour rencontrer Éros (l'Amour), dut s'offrir en pâture à un Dragon ! C'est du même dragon qu'il s'agit ici, celui qui vous dévore et vous détruit, car en Amour seul l'Un prévaut.

       Mais pour le véritable "amant" cela n'est rien ; armé d'un courage sans égal il l'acceptera sans crainte, affirme Attâr, n'y voyant plus qu'une "fourmi"  ...  et boira de cette coupe dont Jésus disait " Père, s'il est possible, qu'elle me soit épargnée...".

     

    Trou noir

     

     (Nouvel article concernant le Cantique des Oiseaux ici)

     


  • Commentaires

    1
    Mercredi 28 Octobre 2015 à 10:03

    La tentation ne devrait pas l'emporter... mais hélas parfois...

      • Mercredi 28 Octobre 2015 à 10:39

        Hélas oui, mais partir pour mieux revenir est peut-être une chance ?

    2
    Mercredi 28 Octobre 2015 à 21:09

    je connais un chien proche .... et le tas d'os, il ira et reviendra ... très vite.

    la parabole du fils prodigue est très riche d'enseignements que ce soit concernant le fils aîné ou le deuxième. Bises

      • Mercredi 28 Octobre 2015 à 21:20

        Bien sûr qu'il reviendra... Et que la Parabole du Fils Prodigue est pleine d'enseignements. Bises, Durgalola.

    3
    Mercredi 28 Octobre 2015 à 21:48

    Finalement, toutes les "voies" se rejoignent.

    4
    Mercredi 28 Octobre 2015 à 22:56

    Heureusement, oui. Si l'on est honnête dans sa quête, il y a un moment où tout s'effondre....



    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :