• Le combat de Jacob avec l'Ange


         Le combat de Jacob avec l'Ange de Dieu est un passage de la Genèse qui a beaucoup inspiré les peintres comme les commentateurs.

             Comme tous les passages où l'Éternel se manifeste de façon quasi matérielle, plus que par sa seule Voix, celui-ci frappe et interroge. 

     

    Gravure de Gustave Doré

     

           Beaucoup d'illustrations en ont été faites, cependant celle qui me séduit le plus est cette gravure de Gustave Doré, car elle correspond à ma compréhension de cet épisode.

            Bien sûr, l'interprétation que j'en fais n'est pas littérale ni strictement biblique ; elle ne correspond pas à une connaissance de la tradition religieuse, qu'elle soit hébraïque, chrétienne ou islamique. Non, je m'orienterai plutôt vers une vision archétypale, vers un éclairage à valeur initiatique.

         Voici le texte :

    23 Cette nuit-là, Jacob se leva ; il prit ses deux femmes, ses deux servantes, ses onze enfants, et passa le gué du Yabboq.
    24  Il leur fit passer le torrent et fit aussi passer ce qui lui appartenait.
    25 Jacob resta seul. Or, quelqu’un lutta avec lui jusqu’au lever de l’aurore.
    26 L’homme, voyant qu’il ne pouvait rien contre lui, le frappa au creux de la hanche, et la hanche de Jacob se démit pendant ce combat.
    27 L’homme dit : « Lâche-moi, car l’aurore s’est levée. » Jacob répondit : « Je ne te lâcherai que si tu me bénis. »
    28 L’homme demanda : « Quel est ton nom ? » Il répondit : « Jacob. »
    29 Il reprit : « Ton nom ne sera plus Jacob, mais Israël (c’est-à-dire : Dieu lutte), parce que tu as lutté avec Dieu et avec des hommes, et tu l’as emporté. »
    30 Jacob demanda : « Fais-moi connaître ton nom, je t’en prie. » Mais il répondit : « Pourquoi me demandes-tu mon nom ? » Et là il le bénit.
    31 Jacob appela ce lieu Penouël (c’est-à-dire : Face de Dieu), « car, disait-il, j’ai vu Dieu face à face, et j’ai eu la vie sauve. »
    32 Au lever du soleil, il passa le torrent à Penouël. Il resta boiteux de la hanche.

    Genèse 32, 23-32
    Site AELF

     

         Gustave Doré montre Jacob monté sur un rocher. Ce n'est pas vraiment l'impression que donne le texte biblique qui souligne qu'il était parvenu à un gué, mais c'est ce qu'évoque cette rencontre absolument exceptionnelle. 

         Dans sa marche si difficile car faite de luttes et de défis vers la révélation de ce qu'il est réellement, Jacob est parvenu à un seuil, à un passage qui est certainement primordial dans son cheminement. On peut en donner pour preuve qu'il abandonne tout : sa famille, ses biens, toutes ses possessions, et qu'il demeure seul.

          C'est cette solitude absolue, ce dépouillement de tout, que l'illustre graveur traduit par une situation élevée - qui bien sûr le rapproche du Ciel et l'expose à la Rencontre qu'il va connaître.

           Jacob se heurte alors à une Force tombée d'on ne sait où (puisqu'il était demeuré seul), qu'il identifie à "quelqu'un" : les traducteurs disent "un homme" mais si l'on navigue d'une traduction à l'autre on voit qu'il n'est jamais fait mention que d'un pronom, "Il" sans autre précision, et que l'aspect "humain" n'est supposé que dans le seul fait qu'il y ait lutte... De plus c'est la nuit totale, et Jacob ne peut voir à qui il a affaire.

           Il s'agit donc de ce qu'en langage initiatique on nomme un "Gardien du Seuil" : un "autre vous-même" qui s'oppose catégoriquement à ce que vous franchissiez une certaine limite.

            Cependant Jacob est un élu. Il n'abandonnera pas. Rien ne le fait lâcher prise. Pas même le coup puissant que lui assène l'adversaire, qui lui déboîte la hanche ! Outre la vive douleur qu'il a dû ressentir, Jacob essuie ici un choc qui semble signer son infériorité, car tout être boiteux correspond, en langage symbolique, à une personne ayant perdu sa puissance, sa stabilité, son assurance, et donc incapable de s'imposer.  

         Mais il n'abandonne pas et l'aurore se lève, lui permettant donc de discerner enfin son assaillant. Or à ce moment le texte ne nous délivre sur ce point aucune indication, si ce n'est que Jacob réclame une bénédiction... Puis que les protagonistes se demandent mutuellement leur nom.

          Et qu'est-ce que le "nom", sinon l'identité exacte de la personne concernée ? Le nom résume et décrit qui l'on est ; et si le nom de "Jacob" signifiait jusque là qu'il était "aimé de Dieu" (ou favorisé par Lui),  voici qu'un nouveau nom lui est non pas proposé, mais imposé : "Israël", celui qui "se mesure à Dieu" ! Et Jacob lui-même dit ensuite qu'il a vu la Face de Dieu sans mourir ; comme Moïse - tandis qu'Élie se voilera le visage en signe d'humilité...

          Celui-ci lui réplique simplement : "Pourquoi me demandes-tu mon nom ?"

         La phrase est impressionnante... Il y a deux sous-entendus qui crient sous les mots énoncés ; le premier : "tu le connais parfaitement !" ; et le second : "je n'en ai pas !" Si l'on se fie au premier, on doit comprendre que Jacob a reconnu instantanément son agresseur : la preuve en est qu'il lui demande sa bénédiction. Et pour le second, c'est le simple rappel que le Dieu de Moïse ne peut être nommé car il s'identifie par un tétragramme imprononçable (YHVH) que l'on évoque à peine avec la formule Je-Suis.

          Qu'a donc rencontré Jacob au passage de ce "gué" fatal ? Et est-il certain qu'il n'en soit pas mort ?

         Il s'est heurté à cette Puissance même dont il est issu et vers laquelle il se dirige, et qui tel le passeur Charon pour traverser le fleuve Styx, lui réclame d'abandonner jusqu'à son nom et sa force, ou volonté propre (la vigueur de ses jambes). Changeant de nom et d'aspect physique, il devient un autre : il se dépouille de lui-même, meurt à sa personnalité passée. Et s'il déclare "avoir eu la vie sauve", c'est simplement parce qu'il a su abandonner tout ce qui devait être abandonné pour accepter pleinement ce qui lui était donné, dans une simple bénédiction .

         S'il n'avait pas tenu tête, il serait resté piteusement tel qu'il avait toujours été et n'aurait pas traversé ce Seuil vers une manière d'être plus large et plus ouverte, vers l'accomplissement d'une Volonté qui le dépasse.

     


  • Commentaires

    1
    Lundi 18 Avril 2016 à 11:55

    Après reflexion, il me semble que ce seuil, c'est le passage au-delà de la mort, le moment où l'on est SEUL  et que l'on rencontre Dieu en abandonnant tout derrière nous.

    Bises chère Aloysia, j'espère avoir bien répondu !

      • Lundi 18 Avril 2016 à 12:51

        En quelque sorte, oui, car la Vie est plus que la chair... Mais on peut connaître cette lutte contre soi-même à chaque moment où l'on est prêt à franchir un cap vers plus d'ouverture, plus d'abandon de soi.

    2
    Lundi 18 Avril 2016 à 14:03

    Merci pour ta réponse Aloysia, en effet, tu as raison.

      • Lundi 18 Avril 2016 à 14:19

        Merci à toi Danaé ; tu m'en as toujours donné l'exemple... glasses 

    3
    Blandine
    Lundi 18 Avril 2016 à 21:34

    On  est confronté à nous-même si souvent! Et ca arrive `Bang sans que l'on s'attend. On reçoit des coups durs qui nous laissent pantois ou handicapés. Et le lendemain  nous devons recommencer notre journée. «Dans notre petit jargon de catholique on nous dit de remercier Dieu de nous apporter des épreuves». Je ne les aies jamais demander ces épreuves, elles tombent du ciel, paf! Je suis  impuissantes, chaque fois .  frown xxx

      • Lundi 18 Avril 2016 à 21:43

        Bonjour Blandine ! On ne peut "remercier" que si l'on comprend leur bien-fondé... Sinon c'est de l'hypocrisie et je ne suis pas sûre que cela serve à grand chose sinon à nous "monter" intérieurement contre Dieu ce qui n'est pas le but. Mais lorsque l'on comprend à quoi telle ou telle épreuve peut être utile (nous apprendre la patience ? Nous apprendre à maîtriser nos émotions ? Nous apprendre la confiance ?... etc.), alors on peut remercier et mettre en oeuvre le travail nécessaire... Bisous et porte-toi bien, chère Blandine.

    4
    Mardi 19 Avril 2016 à 11:16

    "le combat de Jacob avec l'Ange"

    tu nous dit: "un passage qui frappe..."

    le passage=le gué

    faut-il être frappé (être asséné de coups) pour passer le gué?

    ou faut-il frapper (heurter) à la bonne porte ?

    ou faut-il être un peu fou ("frappadingue"),  simple d'esprit?

    Dans la réalité, aller de l'autre côté d'une rivière en passant le gué semble la chose la plus simple, vouloir la traverser là où il y a beaucoup de remous serait complètement fou!

    Cette histoire me frappe c'est certain mais je ne la comprends pas bien.

      • Mardi 19 Avril 2016 à 13:55

        Jamadrou, il s'agit de symboles. Notre existence même n'est constituée que de seuils de ce type : qu'appelle-ton le traumatisme de la naissance ? Le passage de la puberté ? L'angoisse devant la mort ? Sans cesse, il y a des "épreuves", qui si on les comprend peuvent signifier une leçon à intégrer pour grandir. De même que nous passons des examens pour accéder à quelque responsabilité ou dignité dans les affaires humaines. Ne t'est-il jamais arrivé d'avoir un projet en tête, et de te sentir soudain assaillie de doutes et de peurs à son sujet ? Réussir à accomplir le projet, c'est passer le seuil ; les doutes et peurs qui t'assaillent sont l'ennemi que tu combats. C'est ainsi que cet épisode biblique est couramment interprété : Jacob doit en fait affronter la jalousie féroce de son frère Esaü, et lorsqu'il passe le gué pour se rendre auprès de lui, tout finalement se passe au mieux, contrairement à ses appréhensions. Tu peux t'en tenir là si cela te convient.

    5
    Mardi 19 Avril 2016 à 14:15

    Merci Aloysia

    6
    gazou
    Mardi 19 Avril 2016 à 15:42

    Belle interprétation de ces symboles

    La vie n'est faite que de passages, de seuils à traverser, de portes à ouvrir

      • Mardi 19 Avril 2016 à 19:19

        Comme tu sais, Gazou... Et quand il s'agit de faire passer un chat-mot par le chas d'une haie-guille !!

    7
    Mardi 19 Avril 2016 à 20:43
    durgalola

    c'est très intéressant et profond ; il est certain que c'est symbolique. Pour moi, il existe en nous : la solitude, (la vie en nous) et les autres (famille, proches et moins proches) (la vie avec les autres, le partage). Dans la vie de Jésus, toujours ce va et vient entre l'intériorité et l'extériorité.

    Là, je me dis, luttons nous donc contre Dieu, au lieu d'être humble et serviteur. ? 

    Bises et bonne soirée

     

      • Mardi 19 Avril 2016 à 21:12

        Oui, tes questions et tes remarques sont très justes ; il y a ce va et vient dans le langage de Jésus entre l'extérieur et l'intérieur... Quant à lutter "contre Dieu", c'est ce que sous-entend le récit biblique ; mais il s'agit d'un "Ange" de Dieu, donc sans doute seulement d'un "aspect" de Celui-ci, qui rappelle un peu ces Chérubins placés à l'entrée du Paradis Terrestre pour en interdire l'accès aux hommes après la chute : comme les gardes du corps de certaines personnalités, évaluerait-Il l'aptitude du candidat à passer ce seuil, sa pureté d'âme, la force de sa volonté (ou de sa foi)...? Après avoir tout fait pour le décourager en tous cas, Il se dévoile enfin, et alors le petit humain que nous sommes, Le reconnaissant, peut enfin s'humilier devant Lui...

    8
    Vendredi 29 Avril 2016 à 00:09

    Je me dis (ce passage m'interpelle depuis longtemps), que l'homme est d'un grand courage, il prend soin des siens et des autres et s'oublie lui-même. Il ne lâche pas sa vigilance, au point d'en négliger ses propres limites... c'est par la force des choses qu'il s'arrête (ou suite à un incident : une hanche déboitée, par exemple). L'incident le contraint à poursuivre sa route de façon plus mesurée... mais il attendra pour entendre le nom de Dieu s'il a encore à oeuvrer sur Terre.

    Tant de lectures sont possibles que nos expériences de vie guident.

      • Vendredi 29 Avril 2016 à 08:33

        C'est cela qui est merveilleux dans ces textes sacrés : c'est qu'ils sont enseignement à tous les niveaux... ! En effet, ce que tu dis est très juste sur le plan humain.



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