• La réalité cachée du monde


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       Ce week-end m'a permis de faire une découverte particulière.

       On dit toujours que les sages sont âgés, et souvent on ajoute que la vieillesse apporte la sagesse.

        Sans doute suis-je à l'aube de l'âge où les choses commencent à se révéler...
         Voilà.

         Je devais me rendre en famille, mais pas vers des plus jeunes : vers des plus âgés. La jeunesse n'enseigne rien, ou peu de choses : elle enseigne seulement le jaillissement de la vie, comme le ressac de la vague, comme une écume toujours nouvelle.
         Mais la vieillesse...

        J'ai rencontré ce week-end une personne que j'ai connue depuis ma naissance, et n'avais pas revue depuis très longtemps ; c'était une femme ravissante, rousse avec de magnifiques yeux verts, d'une intelligence, d'une culture et d'une distinction incomparables, dont la voix était mélodieuse et la conversation envoûtante. Elle m'avait toujours impressionnée et intimidée. Mais aujourd'hui elle était couchée dans un lit d'hôpital, couchée parce que devenue l'ombre d'elle-même : 95 ans !  Cependant lorsque j'entrai dans sa chambre, elle fut si heureuse de me voir qu'elle demanda plusieurs fois si elle ne rêvait pas ; et elle me surprit encore en s'exclamant "que j'avais toujours mon sourire de petite fille... "

          Je lui répondis alors qu'elle aussi avait toujours le même sourire, le même regard ; et c'est de là que vint le miracle.

          En effet quand je la regardais, blême sous ses cheveux pâlis, je retrouvais dans ses yeux éclaircis, dans son sourire sans fard, la même personne qu'autrefois.
         Or à la maison, comme par un fait exprès, on me montra des boîtes pleines de vieilles photographies. Des photos de moi enfant, de mes sœurs, de mon frère, de mes parents et grands-parents ; des photos de ma mère enfant, de ses cousins et cousines, de mon grand-père jeune avec ses propres parents, ses frères et sa sœur... Ces images, anciennes et de petit format, me semblèrent désuètes, dénuées de vie, comparables à ces objets surannés que l'on garde dans un tiroir et qui sentent le moisi, ou à ces vieux livres d'histoire qui parlent d'une autre époque. L'enfance de ma mère, certes pour moi c'était "de l'histoire" ; mais ma propre enfance, en noir et blanc et même en couleurs un peu altérées, cela me paraissait totalement irréel !! Je ne m'y reconnaissais même plus !

         Et lorsque je passai aux photographies de ma vie de jeune mariée, puis de jeune maman, avec mes enfants petits, le même sentiment d'étrangeté subsista... Je ne reconnaissais plus rien, tout me paraissait mort ; il me semblait que chaque personne entrevue n'avait jamais été aussi belle, aussi exactement elle-même et vivante qu'AUJOURD'HUI.

     

       Aujourd'hui ! Voilà, le mot est lâché. L'être qui éclot, fleurit puis se fane est exactement similaire à une fleur et il n'existe qu'au présent : toutes les images que l'on peut en avoir ne sont que de trompeuses apparences ! Toutes les images sont mortes ! La vérité de la personne ne s'entrevoit que dans son regard, dans son sourire, s'entend par le son et l'inflexion de sa voix, se perçoit par sa chaleur ; et qu'un être ait trois ans ou quatre-vingts, son regard, son sourire, sa façon de s'exprimer restent les mêmes... exactement les mêmes car ils sont la seule perception que l'on a de son âme, de l'âme qui brille immuable et que l'on ressent. 

        Ainsi chaque fois que l'on rencontre une personne, ce que l'on perçoit, ce avec quoi l'on communique, C'EST SON ÂME ; c'est ce qui l'anime, et non l'image qu'elle offre.

     

        Nous avons ensuite regardé un très vieux film, "les Portes de la Nuit", réalisé par Marcel Carné en 1946. Il se déroulait dans le Paris d'après guerre, et Dieu sait que les vieux métros et la gare de Barbès me tenaient à cœur ! Et cependant rien ne me parut réaliste dans ce film ; comme s'il s'agissait de pantins dans un décor...

        Était-ce parce que l'image, la prise de son étaient de mauvaise qualité ? Sans doute. En effet, lorsque je regarde maintenant mes vieilles photographies scannées, agrandies et retouchées il y a comme une résurrection des visages, et la vie brille de nouveau dans les yeux, dans les sourires : oui, la vie, l'âme peuvent être saisies au vol et capturées dans une image ou un enregistrement.

     

        Mais maintenant j'en suis certaine et la révélation m'en est venue comme par surprise : nous sommes un être de lumière qui est entré dans une enveloppe fermée dont il peine à obtenir la maîtrise... Et comme il ne la maîtrise pas, celle-ci se fane et nous en sortons, en fin de parcours. Pourquoi ? Mystère ! Mais la vie n'est pas une production de la chair, c'est impossible.

        Bien sûr que jusqu'à aujourd'hui j'ai déjà beaucoup réfléchi à tout cela ; mais je ne l'avais pas ressenti, perçu avec cette ÉVIDENCE... Je "voulais y croire", ce qui n'a rien à voir !

     

        Ce matin, au supermarché, j'ai essayé de regarder toutes les personnes que je croisais (heureusement ce matin il n'y en avait pas beaucoup...) comme s'il s'agissait de lumières vivantes emprisonnées dans leurs apparences corporelles, et comme si leurs yeux, leurs sourires, étaient les interstices par lesquels cette lumière se laissait percevoir. C'était étrange : des petites lampes en mouvement... Mais c'est difficile à maintenir, surtout lorsque l'on parle aux gens, car alors on retombe au niveau de la communication passe-partout, ordinaire...

     

        Toutes les occupations humaines sont ainsi des "passe-temps", qui nous permettent d'oublier QUI nous sommes vraiment... sauf au moment où nous croisons un personne d'exception, dont la lumière intérieure est encore avivée par l'affaiblissement général de son corps... le SAGE.

     

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  • Commentaires

    1
    Mardi 13 Septembre 2011 à 12:00
    Superbe ce texte, un développement très intéressant et poignant, comme quoi les profondeurs de l'âme sont pénétrables pour qui sait y lire, pour qui sait s'y plonger, pour qui sait comprendre, interpréter. Tu vas sourire si je te dis que ce texte est à garder précieusement, il est spécial, criant d'amour et de sincérité grâce à cette dame "particulière" en fin de vie. A bientôt Valentine bisous


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