• Guillaume Apollinaire

     
    Suite de cet article.


         Eh ! oui, comme certains l'ont si brillamment trouvé, ces trois vers étaient de Guillaume Apollinaire, pseudonyme - ou raccourci du nom - de "Guilhelmus (alias Wilhelm) Apollinaris Albertus de Kostrowitzky", fils naturel et non reconnu d'un officier italien, et petit-fils par sa mère d'un noble Balte. Né à Rome en 1880, il fit de brillantes études à Monaco, Cannes puis Nice, et à 18 ans, il était anarchiste, poète, et avait choisi son pseudonyme.
     
     
          Aventurière désargentée, sa mère le poussa bientôt au travail (voir le dernier vers du poème La Porte, dans Alcools). Il trouve divers emplois de bureau puis devient répétiteur en Allemagne, aux côtés de la jeune anglaise Annie Playden, son premier grand amour, pour laquelle il écrira La Chanson du Mal-Aimé, un monument d'inventivité, d'équilibre formel, et de beauté pure.
        À son retour, en 1904, il devient l'ami de Picasso, et de bien d'autres (le Douanier Rousseau), et vit une liaison avec Marie Laurencin (qu'il nommera dans certains poèmes d'Alcools). Une erreur judiciaire, heureusement bientôt réparée le conduira, à l'instar de Verlaine, pour quelque temps en prison. En 1914, déjà très célèbre pour Alcools, il s'engage volontairement pour combattre sur le front et, délaissé de Marie Laurencin, écrit pour Lou, sa "marraine de guerre" ; mais il est blessé en 1916 à la tempe.
        Reconnu comme précurseur de l'esprit nouveau, lancé dans l'aventure des Calligrammes, il succombera en 1918 à l'épidémie de grippe espagnole.

         Cantonner Apollinaire dans le style élégiaque du Pont Mirabeau (qu'on a tant chanté), ou la drôlerie des Saltimbanques (qu'on apprend souvent à l'école) est faire injure à son génie, d'une rare force imaginative et d'une grande rigueur formelle.

         La Chanson du Mal-Aimé, toute écrite en strophes de cinq vers aux rimes remarquablement agencées, est une composition "en abîme", c'est à dire où les éléments se répondent en partant des opposés pour arriver au centre, comme des couches concentriques.

        J'aurais aimé vous citer essentiellement la totalité du troisième volet du Brasier, extrait de Alcools, dont sont tirés les trois vers du précédent article.
        Mais je ne résiste pas au plaisir de noter auparavant le poème le plus original d'Apollinaire, le plus court aussi ; celui qu'il écrivit en quelque sorte par gageure, pour illustrer le fait que si un musicien peut faire de la musique avec un instrument d'une seule corde, un poète peut aussi faire de la poésie avec un poème d'un seul vers... C'est le poème intitulé Chantre.
     

    Et l'unique cordeau des trompettes marines


    Guillaume Apollinaire

    Ange jouant de la trompette marine (à gauche)

     
     
    *   *   *

        Voici maintenant le dernier volet du Brasier. Vous remarquerez bien sûr l'importance qui est accordée à l'alexandrin, base de toute la poésie française (pourtant parfois malmené), avec un usage fantaisiste de la rime, parfois absente, parfois allusive, mais parfois aussi présente et riche. Vous constaterez également la richesse et la recherche du vocabulaire, le tout concourant évidemment à donner l'impression d'une splendeur visuelle et auditive - c'est-à-dire d'un spectacle.
     


    Descendant des hauteurs où pense la lumière
    Jardins rouant plus haut que tous les ciels mobiles
    L'avenir masqué flambe en traversant les cieux

    Nous attendons ton bon plaisir ô mon amie

    J'ose à peine regarder la divine mascarade

    Quand bleuira sur l'horizon la Désirade

    Au-delà de notre atmosphère s'élève un théâtre
    Que construisit le ver Zamir sans instrument
    Puis le soleil revint ensoleiller les places
    D'une ville marine apparue contremont
    Sur les toits se reposaient les colombes lasses

    Et le troupeau de sphinx regagne la sphingerie
    A petits pas Il orra le chant du pâtre toute la vie
    Là-haut le théâtre est bâti avec le feu solide
    Comme les astres dont se nourrit le vide

    Et voici le spectacle
    Et pour toujours je suis assis dans un fauteuil
    Ma tête mes genoux mes coudes vain pentacle
    Les flammes ont poussé sur moi comme des feuilles

    Des acteurs inhumains claires bêtes nouvelles
    Donnent des ordres aux hommes apprivoisés
    Terre
    O Déchirée que les fleuves ont reprisée

    J'aimerais mieux nuit et jour dans les sphingeries
    Vouloir savoir pour qu'enfin on m'y dévorât


        Si Apollinaire est indéniablement très érudit en ce qui concerne l'Antiquité grecque et celle du Moyen-Orient, il est aussi très marqué de l'esprit germanique, et c'est pourquoi son allusion aux "sphinx" n'est pas sans me rappeler le "Carnaval" de Robert Schumann... Mais au fait, Apollinaire n'est-il pas d'origine italienne ? Et le Carnaval de Venise...

    Guillaume Apollinaire

     Masque vénitien
     
     
     

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  • Commentaires

    1
    Jeudi 16 Mars 2006 à 12:00
    Encore une fois grandiose Valentine, je ne suis pas trop admirative de toute la poésie d'Apollinaire mais toutefois il faut reconnaître en lui un réel talent. Bravo Valentine, je suis éblouie par tout ce que tu fais !


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