• Éden




     
    Un matin d'été, en Bretagne, la nature m'offrit un baptême à sa façon.

          Je marchais seule sur un sentier en surplomb de falaises au bord de la mer, dans un endroit peu fréquenté rendu plus magnifique encore par le temps resplendissant. Le bronze des ajoncs et des bruyères se drapait du vert tendre des prairies parsemées sur la colline. La pointe rocheuse qui s’avançait vers la mer m’évoquait étrangement un dragon assoupi dont j’aurais gravi lentement l'échine. Dans la chaleur naissante, je frissonnais de penser qu’il viendrait à s’éveiller et que, se hérissant de toute ses crêtes pointues, dans un grand rugissement, il pourrait d’un moment à l’autre m’éjecter de son dos rugueux.

          La mer d'un bleu profond et transparent laissa soudain paraître une petite anse cachée, en contrebas, dont elle venait lécher les récifs. J'y descendis précautionneusement, attirée par la fraîcheur et la solitude du lieu. La lumière d'août étincelait sur les houles paisibles. Je m'assis sur un petit fauteuil naturel, au creux des roches, et découvris avec ravissement que déjà mes jambes se posaient dans l'eau claire : la température agréable du flot me séduisit. Je n'avais cependant ni maillot de bain, ni serviette… Mais qui passerait dans cet endroit caché à dix heures du matin ?

          Le soleil rayonnant m’adressa un sourire complice, et la petite crique isolée, parfaitement invisible à marée haute, me parut offerte de façon si impérieuse que je n’hésitai plus. Laissant mes quelques vêtements sur la dalle nichée au pied du talus, je me glissai au creux des ondes accueillantes, nue pour la première fois dans un bain de jouvence, émerveillée par sa fraîcheur, par sa douceur, par l’atmosphère troublante de piscine naturelle en même temps que de décor d’opéra romantique.





          Circulaire et creuse comme un bénitier entre ses piliers de roches brunes, cette petite crique me rappelait le prélude de l’Or du Rhin de Richard Wagner, où les sirènes cachées sous les eaux primitives surveillent jalousement les trésors du monde enfoui dans les profondeurs.

          Nageant doucement vers les extrémités du bassin, je réalisai avec effroi qu’à distance du rivage j’étais visible de la corniche, et que dans la transparence des eaux ma nudité ne serait que trop perceptible ! Cependant personne ne paraissait, grâce au ciel, et je repris ma route flânante vers l’autre bord. 

         L’onde tranquille me porta comme un fétu jusqu'au pied de la paroi rocheuse où l'ombre se projetait et, impressionnée par la profondeur du gouffre noir qui m’environnait, je me sentis soudain plus vierge que jamais, plus femme aussi, vulnérable à la vie et blessée par les éléments qui me caressaient et me régénéraient... C'était comme une consécration de mon corps, de ma chair, comme une merveilleuse harmonie retrouvée avec la Nature.

        Lorsqu’enfin je retournai m'asseoir sur le rocher, lavée jusqu'au plus profond de mon être, je n’eus qu’à me sécher au soleil... Sans maillot, cela ne me prit guère plus de cinq minutes ! Au ciel d'azur inaltérable l'astre flamboyait toujours de son rire bienveillant.



        

           Enfin je repassai mes vêtements et repris ma route sur le chemin rocheux qui remontait très raide, sur le flanc du dragon. Peinant comme si j'empruntais le chemin du Paradis, je levai la tête et aperçus alors un signe extraordinaire : juste au-dessus de moi, comme le but de mon voyage, se trouvait le soleil ; et autour de lui un petit nuage blanc s’était amassé, formant une boule cotonneuse où pénétrait peu à peu un oiseau en plein vol, se perdant dans ce nid de splendeur lumineuse…

           C'était l'image même de l’âme retournant à sa Source.
     

     
     

    Oiseau tranquille au vol inverse, oiseau

    Qui nidifies en l'air ...

    Apollinaire, Cortège (Alcools)
     
     
     

  • Commentaires

    1
    Sylvie
    Dimanche 14 Août 2005 à 12:00
    Ce texte est très poétique, je ne suis jamais déçue de vos poèmes, mais je dois dire que votre prose n'est pas mal non plus !!!


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