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          Voici une méditation qui fait suite aux articles concernant l'attachement (ici et ).

     

         Ce matin-là marchant dans une forêt balayée par le vent, Annaëlle interrogeait son Être intérieur :

             -  Maître, suis-je un individu séparé ? 

          La question restait en suspens. Et elle attendait, oubliait, y revenait…

         Enfin elle se fit cette remarque : habituellement, le Maître intérieur répond aussitôt. Pourquoi là ne répondait-Il pas ? Il devait y avoir quelque chose qui n'allait pas dans sa question... Elle devait faire une erreur.

           Elle s’assit sur un tas de bûches disposées par un forestier et contempla un moment les cimes des jeunes arbres agitées en tous sens, semblables aux vagues d’une mer déchaînée dont la surface serait très loin au-dessus de sa tête tandis que peu à peu elle se sentait devenir comme un petit poisson niché dans le calme des profondeurs. Le jeune tronc auquel elle était appuyée bougeait à la manière d’un animal vivant et le banc de fortune sur lequel elle était posée se mouvait aussi légèrement, entraîné sans doute par les racines que l’arbre étirait en se penchant. Cette sensation d’être incluse dans le paysage, de participer à sa vie et à sa danse tout en y étant totalement protégée était à la fois délicieux et sécurisant. Il lui semblait baigner dans la paix et l'harmonie, dans la douceur et l’amour, et ce vent puissant qu’elle entendait inlassablement dans les hauteurs lui évoquait le souffle de l’esprit errant comme un fou loin, loin au-dessus d’elle et de l’âme des choses.

           Elle se remit en route en se concentrant sur cette idée de séparation, et se demanda si cela correspondait à une réalité. 

           Si on est « séparé » pensa-t-elle, où commence la séparation ?

        Avec ses cinq sens elle percevait l’univers autour d’elle ; et si elle considérait par exemple la vision, celle-ci partait de son œil et s’étendait à tout ce qui l’environnait. De même pour l’audition : elle entendait à partir de l’oreille proprement dite et  jusqu’au loin. Quant aux sensations tactiles, c’était encore plus net, elles démarraient directement de sa peau. Était-elle donc séparée de ce qu’elle percevait ? Eh bien non, puisque cela la touchait, cela partait de l’organe lui-même. Cela débordait de l’organe vers l’extérieur ou se déversait dedans selon la manière dont on voulait concevoir le processus.

        De plus, elle constata que si elle nommait les choses, c’était tout simplement parce qu’elle les connaissait déjà ! Elle pouvait donc dire, non seulement qu'il n’y avait pas de séparation entre son corps et l’extérieur, mais en plus que les choses lui apparaissaient parce qu’elle les avait pensées ! En quelque sorte elle les « re-connaissait » !

         Était-ce pour cela qu’existait cet adage : « Lorsque le disciple est prêt, le Maître apparaît » ? Cela ne voulait-il pas dire tout simplement : « Lorsque le disciple a conçu clairement le Maître, il Le voit » ? Ainsi écrivait également Boileau : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement » (autrement dit « apparaît avec clarté » !)

        Ces découvertes l’emplirent de stupeur. Soudain tout semblait devenir miraculeusement intelligible à son esprit.

          En effet peu auparavant elle avait entendu le Maître intérieur lui dire ceci :

          -  Ce que Tu vois, Tu l’Es ! Qui veux-tu être d’autre ? ...

         Et elle n’avait pas encore réussi à « digérer » cette réponse. Voilà pourquoi maintenant elle ne pouvait en entendre davantage !

         Si le Maître était suscité par son aptitude à Le concevoir, où pouvait être la séparation ?

         Par les cinq sens, elle se voyait reliée au monde sans la moindre coupure. Mais cela se limitait-il aux sens ordinaires, et certaines opérations mentales ne pouvaient-elles pas remplir la même fonction ? Par exemple lorsqu’elle écrivait à quelqu’un, n’était-elle pas également reliée ? La pensée, l’intention, ne jouaient-elles pas ici le même rôle qu’un organe sensoriel ? Sa main traçait des caractères, les caractères parvenaient jusqu’aux yeux de la personne, celle-ci répondait, sa réponse lui arrivait et touchait sa vision puis sa compréhension : il y avait une continuité parfaite, aucun obstacle…

        De même, lorsqu’elle se déplaçait en marchant, il y avait encore une sensation spatiale qui la faisait se situer par rapport à des données sensorielles : mais avait-elle jamais quitté cette totalité qui accompagnait en permanence sa perception ?

         Ainsi ses sens la reliaient, sa pensée la reliait, ses sensations internes la reliaient. D’où provenait donc le sentiment de séparation si intense, et pourquoi avait-elle ce besoin de se situer comme un « je » avec ses caractéristiques, face à un « tu » qu’elle définirait autrement ?

         Son investigation l’entraînait dans une sorte de glissade qui effleurait à peine sa pensée tout en la faisant trembler à l’intérieur.

          Si ce qui était perçu par ses sens prenait pour elle une signification, c’était uniquement parce qu’elle identifiait les choses et donc les « interprétait » : c’était une opération mentale. Le mental se collait sur les choses et les définissait, les délimitait, les cloisonnait, les classait, les jugeait… il se livrait à un travail de dissection incroyable qui modifiait totalement leur apparence. Comme à Babel, il « traduisait » dans sa propre langue tout ce qui est ; c’était un Alien qui déformait tout ! Par exemple elle croyait voir un arbre ; mais c’était juste une pensée : le mental avait simplement étiqueté « arbre » une partie de sa vision. Elle croyait sentir le vent souffler, mais c’était encore une pensée ! Le mental interprétait le son et la sensation à sa manière… Elle marchait, et c’était encore une pensée : le mental relevait des sensations internes pour en fournir son propre décodage. Et tout s’ensuivait : impressions, émotions, idées, tout ce qui apparaissait à sa conscience était interprété, traduit selon la fantaisie mentale.

        ...  Il en était donc de même du « je » qui avait surgi lui aussi, semblable aux nuages dans le ciel ou aux bourrasques subites… ! D’où était-il venu ? Où s’en allait-il ?...

         Quand elle disait : « je vois », qui s’exprimait ainsi ? … N’était-ce pas juste une pensée ? Qui voyait ? Qui disait « je » ?

          C’est là que tout devint très flou…

        En effet : qui voyait ? Qui entendait ? Qui réfléchissait ? Qui disait « je » ? Qui était reponsable des pensées, des sensations apparues ?

           Et enfin, qui était séparé, et de quoi ??...

           Elle perdit pied pendant quelque temps puis retomba, car rester dans cette position indifférenciée est aussi effarant que se trouver en apesanteur. Elle ne put s’y maintenir.

           Mais par contre il devenait tout à fait évident que sa question avait été mal posée. Car lorsqu’une phrase débute avec « je », il y a obligatoirement une entité distincte pour la formuler et la réponse ne peut être que : « oui, il y a séparation ».  

           Tandis que dans la Réalité ultime aucune séparation n’existe... Seulement il faut alors supprimer la question afin d'abolir la mise en vis-à-vis de personnalités séparées.

     


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  •        Dans ma jeunesse j'entendais souvent mon père, romantique invétéré, entonner l'air de Don José dans Carmen :

    La fleur que tu m'avais jetée
    Dans ma prison était restée... 


     *  *  *

         
          Ce matin, alors que je méditais, mon Maître m'a donné une fleur. 

          Elle m'a inspiré cette histoire.

     

    La fleur

     

           Il était une fois dans un temps très lointain, dans un pays très lointain, un enfant qui se réveilla un matin dans le noir.

            Autour de lui tout était noir. Avançant les bras il ne trouvait que ténèbres ; sous ses pieds il ne sentait que ténèbres ; autour de son visage il ne respirait que ténèbres...

           Saisi de peur, il pleura.

          Il sentit alors quelque chose chuter légèrement à ses pieds. Alerté par le bruissement très doux que cela produisit il baissa les yeux et fut tout surpris d'apercevoir une lumière, une douce et subtile lumière qui se dégageait d'une jolie fleur rosée délicatement parfumée.

           À la lueur créée il put alors découvrir avec étonnement qu'il était debout sur une terre humide, et que la fleur s'y était aussitôt enracinée.

          Il la regarda avec bonheur : quelle douce lumière ! Quelle merveilleuse couleur diaprée ! Quel réconfort elle lui procurait soudain !

             Il arrangea la terre qui se trouvait autour de manière à s'asseoir devant elle pour la contempler, tandis qu'il lui laissait un maximum d'eau pour sa subsistance... en effet elle semblait apprécier particulièrement le marécage où elle s'était nichée.

    Fleur-lumière

           Petit à petit la lumière s'accroissait tandis que sous ses yeux la fleur grandissait imperceptiblement.

         Et c'est ainsi qu'il aperçut peu à peu les contours de son univers. Il était prisonnier ! Ses yeux écarquillés dans l'obscurité percevaient maintenant des murs de pierre : des murs lisses de tous côtés et même par dessus lui, sans la moindre ouverture.

            Il était dans un cachot ! Peut-être même dans un tombeau !

        Aucune trace de vie ne subsistait dans ces ténèbres implacables, dans ce silence absolu, si ce n'est cette fleur miraculeusement tombée qui répandait sa grâce inlassablement, l'éclairant, l'abreuvant, le nourrissant lui semblait-il à chaque instant.

          Alors, il ne cessa plus de la regarder. Elle le rassurait et brillait si fort qu'il lui semblait qu'elle seule existait dans la pièce, comme si lui-même n'était même plus là. Et le plus intéressant, c'est que non seulement elle continuait de pétiller sa clarté magique, mais en plus elle grandissait. Elle grandissait !...

         Par moments il s'assoupissait, bercé par sa douce chaleur. Et quand il s'éveillait, elle avait encore grandi. La lumière émanant de son cœur était devenue un puissant rayonnement miroitant comme l'éclat de l'or. Ses fulgurations éclaboussaient les murs, semblant en ébranler la substance qui se floutait misérablement.

    Tarot Zen - Le courage



           Un jour, il la découvrit plus grande que lui. Non pas plus haute sur sa tige, mais gigantesque, magnifique avec son cœur flamboyant et ses fins pétales comme une maison de nacre prodigieusement ouverte devant lui, glorieusement épanouie, odorante et jaillissante comme une symphonie.

          Ce jour-là il éclata de rire. Il n'avait encore jamais ri comme cela ! 

           Il se sentait plus fort. Il se sentait plus grand. Il n'avait plus peur de rien. Il se savait immensément protégé.

       Il sentait que de cette fleur émanait une puissance incommensurable, contre laquelle rien ne pourrait lutter, pas même ces murs qui sous l'effet des radiations commençaient à s'estomper piteusement, inexorablement.

     

        Mais oui, il les voyait s'effacer, s'effondrer sur eux-mêmes comme un château de sable que la mer envahit ! 

       Et il voyait la Fleur immense traverser le plafond comme on traverse une ombre entre deux rais de lumière.

         Il voyait qu'il n'y avait jamais eu ni prison, ni ténèbres et que cela n'avait été qu'un rêve, un  simple nuage dans sa conscience.

     
       ... Il voyait enfin que la Fleur l'avait pris lui-même dans son embrasement et qu'il s'y était perdu, absorbé au centre même de la Lumière.

     

     Bouddha-lotus

     

    *  *  *

     

          Pour conclure par rapport à l'introduction et en relation avec l'article précédent : est-t-il utile de savoir qui a jeté la fleur ? La personne imaginée ne faisait-elle pas partie du rêve ? Existe-t-elle encore ?...

     

     

     


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         La quête de la Vérité peut être comparée à un homme qui a soudain l'impression de ne pas voir clairement et se rend chez un opticien pour obtenir des lunettes.

     

    Optique-image Dreamstime

     

          Celui-ci lui pose alors sur le nez un drôle de petit appareil métallique assez lourd, dans lequel il va insérer successivement des verres ronds qu'il va changer, infléchir, disposer de façon variée.

           - Et là, c'est mieux ? dit-il... Et comme ça, c'est mieux ou moins bien ? 


     °   °   °


          L'homme passe par une série d'expériences de tous ordres qui lui présentent les choses plus ou moins floues, plus ou moins distordues, plus ou moins colorées lui permettant une appréciation toujours plus complexe et plus affinée de leur nature.

             Ces verres symbolisent  d'abord les études dans lesquelles il se lance...


    Etudes spirituelles



            En effet il est persuadé que la Vérité est quelque chose de très éloigné, qu'on ne trouve que dans de très anciennes traditions comme la Bible ou les ouvrages des Alchimistes. Il faut donc pour la trouver fournir de gros efforts intellectuels et bien sûr être particulièrement favorisé par une naissance qui vous y mène culturellement. Il se réconforte à l'idée d'être un élu, une sorte de Docteur Faust à qui est assuré un succès solitaire et exceptionnel.

          Mais plus il étudie, et plus le but de sa recherche lui paraît s'éloigner. Plus il approfondit son sujet, et plus celui-ci se complexifie. Plus un arcane lui semble plausible, et plus mille autres arcanes se présentent pour le contredire.

          Le verre proposé est donc complètement opaque ! Il ne voit rien à travers ces lunettes... Et l'opticien lui en propose d'autres, qu'il module plusieurs fois devant ses yeux en lui offrant un ballet de courbes gracieuses.


    Lecture


         Ce nouveau jeu de verres est à l'image de lectures beaucoup plus accessibles : des livres qui viennent d'être écrits, par des auteurs encore éloignés par rapport à lui ou récemment décédés mais déjà tellement plus proches de son vécu que notre ami s'y plonge avec délices !

             Un instant il y voit nettement plus clair. Ces ouvrages lui plaisent. Il y croit. Il pense que leur absorption par son esprit suffira à changer radicalement sa vie.

         Hélas cela ne fonctionne pas... Dès le livre achevé, la sensation de victoire et de compréhension qu'il suscitait disparaît. Ce que l'auteur présentait de façon si limpide ne s'adapte pas au quotidien de notre chercheur, car il ne peut le maintenir présent à sa pensée, l'intégrer à son expérience personnelle.

            Le verre ne convenait pas, la vision reste distordue et il faut en trouver un nouveau, encore plus fort.

              - Essayons celui-là, propose alors l'opticien.


    Méditation



           Le nouvel appareillage  pourrait s'apparenter à une mise en pratique des théories étudiées ou lues. Puisque qu'avaler mentalement ne suffit pas, notre personnage passe à l'action ! Il décide de tout mettre en oeuvre pour appliquer ce que préconisent les auteurs qui l'ont séduit.

           Plein d'enthousiasme à l'idée de voir se rapprocher de lui ce qu'il pensait à l'origine être si éloigné, il achète des objets lui permettant de s'investir totalement dans cet effort : un coussin de méditation, des encens ; un tapis de yoga, des huiles essentielles...; des pierres, un pendule, des tarots ... ; ou encore des croix, des icônes, des chapelets. Il s'inscrit à des stages, des retraites, des séminaires. Il suit des thérapies, des cours, se paie des sessions de transformation de soi. Il effectue des pèlerinages, s'offre des voyages vers des lieux sacrés, croit en le pouvoir d'un bain de nature vierge. Cela le nourrit intensément,  cela le passionne ! Il cherche à appliquer dans son quotidien des techniques de contrôle de la pensée, fait confiance au travail intérieur.

          Mais le verre n'est toujours pas adapté... La vision ne vient pas !

       Toutefois il peut se sentir bien avec ces verres-là. Les trouver confortables, esthétiques. S'arrêter totalement de chercher et choisir d'apprécier la vie qu'il mène ainsi, heureux avec une vision des choses plus colorée, plus chaleureuse et plus riche.

        Après tout, bien d'autres s'en contentent ! Même si en lui demeure une impression d'inachèvement, il peut baisser les bras... du moins pour un temps, et tant que ne survient pas dans son existence un événement catastrophique propre à lui faire remettre en question tous ses acquis...

     

           Mais il peut aussi vouloir davantage.

         Et se réveiller soudain à nouveau avec l'impression que d'autres voient beaucoup mieux que lui ! La gamme de sa vision est incomplète, cela lui devient évident : autour de lui des témoignages de la Vérité incarnée affluent, se rapprochent... Ils ne sont plus dans le passé ; ils ne sont plus à des milliers de kilomètres ; ils ne sont plus étrangers ; ils lui apparaissent ! Autrement dit, le verre dont il s'était contenté s'avère présenter une grosse tache obscure en plein milieu qu'il n'avait même pas remarquée. 


    Ecoute de la Parole



          Un nouveau filtre est enfin offert à son regard : celui de l'écoute. L'écoute de la Parole perdue...

         Il a rencontré un être réalisé ; un être dont la puissance fulgurante l'attire irrésistiblement. Puissance bien invisible pourtant puisqu'elle ne se voit pas, bien au contraire ! Alors, qu'a-t-il bien pu percevoir à travers cette fenêtre déposée sur son nez ? C'est la question qu'il se pose !

          Par l'écoute, il lui est proposé de ressentir ; par l'attention fervente, d'absorber une qualité nouvelle, inconnue ; par la fréquentation, de se laisser imprégner d'un mode d'être qui lui échappait jusqu'alors.

         Mais la Vision se transmet-elle par simple contagion ? Hélas non, ce n'en est qu'une approche différente. Cependant ajoutée aux précédentes elle est plus vive : ses yeux le piquent maintenant !

     

          C'est la proximité qui compte ; c'est le fait que ce soit là, juste là, devant.

          Qu'il suffise d'un pas pour la toucher, juste un... 

     

           - Et là, est-ce que c'est mieux ? dit enfin l'opticien.

     

    °   °   °

      

            Soudain tout se déchire.

            Soudain l'homme s'aperçoit qu'il joue.

            Qu'il n'y avait ni verres, ni opticien.

             Qu'il n'y a jamais eu de vision floue.

             Que simplement il rêvait... !

            Rêvait qu'il y avait quelque chose à voir ; quelque chose qu'il ne voyait pas bien. Et puis qu'il était une personne en quête d'amélioration, face à un autre disposé à l'y aider.  

             Mais qu'y avait-il là au juste ?

             Personne !

             Ou plutôt si :

     

             Partout le même, le même, le même répandu à l'infini...

            Soi-Même miroitant à l'infini sous une infinité de formes mouvantes et variées.

             Soi-Même se souriant à Soi-Même à l'infini...

     

    Ange au sourire - Reims

     

     

           


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  •        Voici un conte qui relate une expérience que j'ai réellement vécue.

           Le nom donné au jeune disciple est imaginaire. 



    Adi Shankara avec quatre disciples

     

         Narupa était un jeune disciple. Depuis un an, il suivait assidûment l'enseignement de son Maître, et pour lui rien n'était plus important que d'être à ses côtés pour bien entendre ses propos.

         Quand le Maître parlait, Narupa avait l'impression que ses paroles résonnaient si profondément en lui que rien ne pourrait les lui faire oublier. Et cependant, à chaque fois qu'il s'en éloignait un peu, il se ressentait de nouveau vide et démuni et avec stupéfaction s'apercevait que tout ce qu'il avait cru entendre s'était évanoui.

        Au tout début, lorsque Narupa avait rencontré son Maître, il était seul avec lui, au point que Narupa s'était imaginé que ce Maître-là était apparu spécialement pour lui ! Il en était fier mais un peu angoissé en même temps. Cependant le rayonnement du Maître commença à s'exercer à la ronde et bientôt ils furent deux, puis quatre. Et Narupa s'était réjoui, car plus il voyait de personnes venir écouter son Maître et plus il sentait la valeur de celui-ci, plus il se sentait en sécurité à ses côtés.

         Mais là commencèrent les épreuves : car ce n'est pas tout de rester aux pieds du Maître, encore faut-il savoir mettre en pratique sa Parole ; et les autres commencèrent à devenir des menaces pour Narupa, lui paraissant plus brillants, plus forts, aptes à le dépasser ou à l'écraser par les expériences antérieures qu'ils avaient effectuées ou par leurs qualités personnelles. 

        En peu de temps, ce ne sont plus quatre mais quatorze, puis vingt disciples qui s'assemblèrent à demeure autour du Maître, et Narupa ne parvenait plus à se placer à ses côtés comme au début, mais il était souvent relégué au fond, ne le voyant plus qu'à peine. C'étaient toujours les derniers arrivés qui s'asseyaient tout près de lui et qui monopolisaient son attention. Cela il l'acceptait volontiers tant qu'ils n'en faisaient pas état. Mais quand certains lui semblèrent l'agresser, lui faisant comprendre qu'il ne comprenait rien à l'enseignement, ou alors défaisant toutes les offrandes qu'il venait de préparer pour les réorganiser à leur manière, alors il se sentit sombrer.

            C'est alors qu'étonnamment il commença à voir les choses différemment. 
         Et s'il n'y avait jamais eu en fait, que lui et le Maître dans la pièce où celui-ci recevait ? Et si tous ces visages, tous ces êtres venus constamment plus nombreux et plus assidus, n'étaient que des aspects de lui-même ? Certains, très disciplinés ; d'autres, s'affichant avec le Maître comme s'il était leur meilleur copain ; d'autres, trop timides ; d'autres, très réservés et parfaitement intériorisés ; d'autres, très sûrs d'eux, futés et finauds ; d'autres, perturbés et mal à leur aise ; d'autres, jouant les ascètes et se drapant de mystère ; d'autres, un peu perdus ; d'autres, très émus et plutôt attachants... Tout cela, des figures de sa propre psyché, qui en interagissant avec le Maître l'éclairaient sur lui-même et sur ses propres doutes ?

         L'écoute alors dépassait celle du Maître lui-même ; elle s'étendait à l'observation de toute cette petite communauté au sein de laquelle cependant il fallait qu'il s'affirme afin de n'être pas tout à fait englouti, le Maître semblant ne plus lui accorder d'attention particulière mais accordant strictement la même à tous, ou même l'attaquant parfois publiquement, ce qui attirait sur lui une attention plutôt négative dont il avait du mal à émerger.

         Et voici qu'un jour il se produisit une chose étrange.

          Ce jour-là il faisait très chaud, et après une longue réunion de travail à l'ombre d'un figuier, le Maître proposa à ses auditeurs de se rendre à la ville voisine afin de s'y restaurer et de s'y rafraîchir. 

            Tous y partirent, le Maître ayant assuré qu'il les y suivrait peu après.

           Narupa constata avec consternation que certains avaient déjà défini les places de manière à monopoliser eux-mêmes celles entourant le Maître.

         Cependant il convint aussi d'une chose : il voulait pouvoir le voir et l'entendre, mais se sentait indigne d'en être trop près, et incapable de lui tenir conversation. Il était donc placé selon son voeu.

       Malheureusement lorsque le Maître arriva et parla comme de coutume de préférence avec les nouveaux venus, installés face à lui, le bruit qui régnait dans la taverne l'empêcha d'en entendre le moindre mot malgré ses efforts pour tendre l'oreille.

         À la fin du repas, n'étant pas très loin de la porte de l'établissement, il sortit le premier et attendit les autres. Un gentil camarade - un alter ego pourrait-on dire - le rejoignit bientôt et engagea avec lui la conversation, se mettant également en devoir de guetter le passage du reste de la troupe.

        Mais le temps s'écoula, des gens entrèrent et sortirent de la taverne, sans que n'apparaissent leurs compagnons.

         Finalement, incommodé par la chaleur, l'ami proposa à Narupa de retourner au figuier et d'y attendre le Maître bien à l'ombre, ce que celui-ci accepta volontiers.

     

    Bouddha et disciples

     

          Or, lorsqu'ils y parvinrent, quelle ne fut pas leur surprise de découvrir que tout le groupe y était déjà rassemblé !

        Comment y étaient-ils arrivés ? Personne n'avait vu personne ! Restés à scruter la sortie lui et son compagnon n'avaient vu paraître ni le Maître ni ses disciples, et ceux-ci n'avaient pas davantage remarqué Narupa et son camarade les attendant....

           Où étaient-ils donc restés ? Par où étaient-ils donc passés ?!

          Étaient-ils dans le même monde qu'eux ?

          Existaient-ils seulement ?...

          Les Paroles du Maître revinrent alors résonner aux oreilles de Narupa.

    « Lorsque vous partez, tout disparaît.
    Pour moi le monde n'existe pas ; il n'apparaît à mes yeux que dans la mesure où je veux être là pour vous. »

    Ou encore :

    « J'ignore comment tu me perçois. »

            Soudain Narupa se mit à penser que ce groupe, ce n'était pas seulement une image de lui-même, mais aussi une image du Maître ; et que si ces visages étaient des projections de lui-même, à plus forte raison le Maître ne pouvait avoir que l'aspect qu'il lui prêtait lui.

          Pendant longtemps il avait eu si peur de le voir disparaître, à force de l'entendre dire :

    « Je n'existe plus sur cette terre ; je n'apparais que pour vous.»

        Pendant longtemps il s'était extasié de la compassion du Maître pour avoir choisi une apparence qui lui plaisait tant ! Et voici que soudain il découvrait que le Maître n'avait rien choisi du tout pour lui, mais que c'était lui-même qui lui conférait cette apparence. Il le voyait ainsi parce qu'il le voulait ainsi. Mais en réalité le Maître n'avait pas d'apparence ! Le Maître était sans visage et ses disciples avec lui !

         Cette étonnante disparition lui rappela que jamais il n'avait vu le Maître en dehors des moments précis où celui-ci leur donnait rendez-vous, ni des endroits précis où cela était prévu.

          Où vivait le Maître ? Quelle apparence pouvait être la sienne ? Quelle importance cela pouvait-il bien avoir ?

        Était-il le premier arrivé parmi ses disciples ? Le dernier ? Mais les disciples apparaissaient et disparaissaient avec lui, alors quelle importance cela pouvait-il avoir ! Il n'y avait là ni premier, ni dernier ; ni plus proche, ni plus éloigné ; ni visage, ni apparence.


         Enfin, enfin, Narupa était peut-être prêt à laisser tomber tous ces visages, toutes ces apparences, qui n'étaient jamais que des masques : l'ego en roi du travesti cherchant mille manières de le piéger !

         Et à écouter vraiment la Parole du Maître, celle qui ne découle pas d'une bouche ni d'un visage mais s'adresse à lui et uniquement à lui, dans le secret de son cœur.

     

     

    Lotus

     

     


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          Aujourd'hui je vous propose un petit conte....

     

    Ancienne école


     
        Imaginez une fillette qui s'est introduite dans sa salle de classe alors qu'il n'y avait personne...  Le tableau noir est entièrement à elle.

         C'était son rêve depuis si longtemps ! Sautant de joie, elle monte sur l'estrade, prend des craies et dessine.

    Tableau noir


         Elle a tant de choses à dire... à raconter... que peu à peu elle se laisse entraîner...

    Fillette écrivant


         Il lui prend même l'idée de signer !! Après tout, pourquoi ne signerait-elle pas son oeuvre ? (Elle ne remarque pas la transformation du mot...)

    Signature

     

         Bientôt le tableau se remplit, se remplit, se remplit... 

     

    Tableau noir-Dreamstime

     

        Et la voici entraînée bien au-delà de ce qu'elle aurait jamais pu imaginer : elle grandit avec le tableau.

     Tableau noir-questions

     
        ... Elle vieillit avec le tableau...

    Einstein

     
       ... Et tout devient possible ! Tout se développe à l'infini dans la magie du tableau !

    Tableau noir

    Tableau couvert de dessins

    Tableau couvert de signes mathématiques


        C'est alors que le Maître surgit brusquement dans la pièce. 

         Effrayée, la fillette se colle au tableau, se demandant s'il va la féliciter pour son oeuvre ou lui reprocher son ingérence dans un domaine qui ne la concerne pas.

     

    Maître d'école


         Mais sans un mot, devant l'enfant stupéfaite il met brusquement fin au sortilège et efface totalement le tableau.

    Tableau avec Maître



           Puis la prenant affectueusement par le bras, il lui explique :


    «  Mon enfant, tu t'es complètement trompée sur l'usage de cet objet. Ayant devant toi un panneau obscur tu as cru devoir le surcharger encore de toutes sortes de choses, comme un prisonnier qui dessine sur les murs de sa prison ! Mais regarde plutôt ce que je vais te montrer. Ce tableau noir bascule sur son axe... »

    Merlin l'enchanteur

        «   ... Et quand je le fais pivoter ... Que vois-tu ?! »

      Paysage

          

    «  La Réalité ! ... »

     

     


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