• À la manière de... Léon Tolstoï (fin)


                Pour satisfaire votre curiosité bien légitime, je vous livre ici la fin toute logique de la nouvelle intitulée "Rédemption".

     

     

    Poupées Russes

     


        Au bout de trois mois, il y avait quatre-vingt-dix réfugiées dans l'isba1 d'Ivan Labibine Ossouzoff. Elles conduisaient là simplement et franchement une existence conforme à la vie et à la vérité, telles qu'elles étaient avant que les sophismes modernes et les monstruosités  de czarisme  eussent empoisonné les âmes et les coeurs.
        Du matin au soir Ivan Labibine leur montrait son petarouk
    2 irrésistible. Comme il avait été gagné à la doctrine des Doukhobors, il ne tarda pas à les convaincre que les vêtements sont des  inventions immorales et hypocrites qui favorisent le péché des sens et l'usage de l'alcool et du tabac. Aussi tout ce monde, sous la Croix vivifiante du Christ, passait-il son temps complètement nu, comme devraient le faire tous les êtres  simples et purs, conformément à la parole de l'Evangéliste, qui dit : « Celui qui ne veut pas vivre en vérité mourra comme le rameau arraché de l'arbre.» Toutes ces femmes ressuscitées de l'erreur rivalisaient de zèle, et leur présence sanctifiait l'isba, dans laquelle régnait une perpétuelle odeur de ragoudvo4.
        Mais Ivan Labibine observa que son entourage dépérissait. Une nuit qu'il était étendu, la tête appuyée sur un vieux chaudron, en vrai disciple du Christ qui dort mal sur un oreiller mou, il pensa : « Les enthousiasmantes théories sociologistiques d'Henry George et de Spencer enseignent que ceux qui se sont adonnés aux vices des mondains et des mondaines, tels que la morphine, le vin, le tabac, ne peuvent pas être du jour au lendemain guéris de leur poison. On doit leur en faire perdre l'usage seulement progressivement.»
        - Mais réellement, se dit-il, le rapprochement des corps est un vice d'habitude, à ainsi dire, et toutes ces femmes qui jadis rapprochaient leur corps avec un autre corps plusieurs fois par jour et même par heure, sont en train de mourir parce qu'elles sont privées trop brutalement du poison de la luxure.
        Alors il se leva ; il alla trouver Katarina Samovarovna, et il fit avec elle l'acte de chair. Puis il la quitta, et il alla trouver Alexandrovna Lagarska, avec laquelle il fit également l'acte de chair. Il agit de même avec quatre autres femmes, Vera Efromovna Karapatevitch, Oléine Kamchatka, Agrippine Fornikatritch Ipeka et Vaséline Vassilievna Petrovna, puis retourna dormir sur son chaudron.
        Le lendemain, il se dévoua de nouveau, cinq fois au lieu de six. Et il ne le fit que quatre fois au lieu de cinq la nuit d'après. Et ainsi de suite.
    Dès lors, toutes les nuits, il remplit sa mission comme un vrai khok
    5, malgré les fatigues de plus en plus grandes qu'elle lui imposait. Mais à la fin, Ivan Labibine Ossouzoff constata que, d'une part, ses seuls efforts ne suffisaient plus, et que, d'autre part, indiscutablement, ayant donné tous ses biens aux pauvres, il n'en avait plus, et ne possédait plus pour nourrir les habitantes de l'isba qu'un peu de hareng et d'huile.
        Alors, il demanda l'assistance de quelques hommes connus pour leur vertu. Chaque nuit, ces hommes vinrent dans la maison d'Ivan Labibine Ossouzoff. Chaque fois, chacun d'eux apportait un rouble, et ils se mettaient en costume de Doukhobors pour participer à l'oeuvre de régénération. Et, comme plusieurs d'entre eux étaient une fois entrés dans la maison voisine, qui était celle de Serge Minskinouchine, un pope dégoûtant et pouilleux, Ivan accrocha au-dessus de sa porte une icône devant laquelle il plaça une petite lanterne rouge.

    Notes :
    1 - Maison.
    2 - Exemple.
    3 - Matth., XXVI, 17.
    4 - Sainteté.
    5 - Apôtre.


    Paul Reboux et Charles Muller
    A la manière de... deuxième série
    paru chez Bernard Grasset en 1914

    A la manière de... Léon Tolstoï (fin)

    Icone russe de P. Ivakin
    "L'histoire du pope et de son serviteur Balda"

     

  • Commentaires

    1
    Mercredi 6 Décembre 2006 à 12:00
    j'adore le sérieux très "Gourou " avec lequel c'est présenté tout ça...pauvre héros qui se retrouve avec un peu d'huile et des harengs.Ils iront tous au paradis... (sourire)


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