•  À la manière de... Léon Tolstoï


          Je voudrais vous faire connaître un livre plein d'esprit, qui fut publié chez Grasset en 1914 et me vient de mon grand-père, un homme de théâtre à la verve comique développée pour notre plus grand bonheur.

        Intitulé "A la manière de...", il propose des pastiches d'écrivains ou d'orateurs connus à l'époque, qui sont généralement quoiqu'un peu iconoclastes, plutôt réussis et toujours amusants.
        Les  auteurs sont Paul Reboux et Charles Müller. 

     
        Voici le début d'une nouvelle intitulée "Rédemption", qui fut écrite "à la manière de Léon Tolstoï et des romanciers russes traduits en français". Outre l'actualité brûlante en matière soviétique, ce genre de texte nous apportera un peu de la neige qui nous fait défaut en ce début de décembre.


    A la manière de... Léon Tolstoï

    Un salon de thé près de la Perspective Newsky, à Saint-Pétersbourg
       
        Ivan Labibine Ossouzoff, du gouvernement de Kartimskrasolvitchegorsk, district de Vokovosnesensk- Anskrevosantchoursk, commune de Ortoupinskaïeskaïa-Tienswlapopol, village de Tartine, quand il eut hérité la fortune de sa mère Ilia Vassilievitch Potengleska et le majorat de son père le général Dimitri Ivanovitch Boufnarine, avait longtemps mené une dégradante vie de débauche, car il passait la plus grande majorité de ses jours et de ses nuits, le londrès1 aux lèvres, à vider coup sur coup des verres successifs d'eau-de-vie et de champagne, à verser la chartreuse dans les pianos, à fréquenter les mauvais lieux ornés de miroirs, et à activer la chute dans le péché des malheureuses condamnées à la violation continue des lois divines et humaines par la corruption du pouvoir légal mis au service de l'égoïsme luxurieux des buveurs et des fumeurs.
        Mais dans la nuit de Noël 1885, le 7 janvier 18862, un événement lui donna à réfléchir sur la conduite éventuelle de sa vie. Son camarade de dissipation, Nicolas Novodvorovodski Moulagoff, après avoir beaucoup bu, beaucoup chanté, beaucoup fumé, trouva plaisant de se faire enfermer dans la glacière d'un restaurant de nuit fashionable. Il y fut retrouvé mort le lendemain dans la glace et dans le péché.
        Honte et dégoût ! Dégoût et honte !
      A partir de ce jour, Ivan Labibine changea de krokno3 instantanément. Il distribua aux pauvres  tout ce qui faisait le luxe et le comfort de son logis, le calorifère, la salle de bains, le tub, le water-closet, l'ascenseur. Il se chaussa de galoches de bois, car il était devenu végétarien et n'admettait plus qu'on pût utiliser ni la chair ni le cuir des animaux. Il partagea ses terres entre ses paysans. Il brûla sa provision de bois et de charbon. Il brûla aussi sa bibliothèque, car tous les livres sont pernicieux et contribuent par le mauvais exemple à propager les passions, les maladies sexuelles, l'usage de l'alcool et du tabac. Enfin il alla faire un mychew4 dans un des massifs de la Perspective Newsky et y enterra ses gants, sa montre et son lorgnon, car ils sont des objets de luxe contraires à la vie normale puisque les animaux, qui mènent une vie normale, s'en passent bien.

    A la manière de... Léon Tolstoï

    La Perspective Newsky au siècle  dernier

            Il venait de remplir cet acte salutaire quand il fut accosté par une prostituée.
        - Dis-moi quoi, joli bronskoï5, viens chez moi, il y a du vodnia6.
        Ivan Labibine Ossouzoff prit les mains de cette malheureuse et les embrassa. Mais elle se recula avec frayeur. L'existence de perdition qu'elle menait lui avait fait oublier la notion du bien et du mal.
        - Arrière, vieux diable ! Gueule de cochon ! Que la peste t'étouffe et que mille chiens mangent tes sales tripes molles ! fit-elle en le regardant de travers.
         Mais Ivan Labibine reprit sans se décourager :
        - Ne te fâche pas, ma petite colombe tout en miel. Je veux t'enlever au malheur.
        La fille riposta :
        - Donne-moi plutôt trois kopecks7 pour acheter du kwass8.
     - Je te donnerai gratuitement des meurbacks9, poursuivit affectueusement Ivan Labibine.
        A ces mots, les yeux bordés de rouge de la prostituée s'humectèrent de larmes.
        Ils restèrent ainsi à causer ensemble sur la Perspective, bien que la neige qui tombait sans interruption depuis le commencement de l'hiver gelât l'air au point qu'il y avait de quoi pleurer et que c'était une propre horreur de froidure.
        Enfin la prostituée, en s'essuyant la face avec son bechmet10 de kanaous11 rouge, dit :
        - Je te suis, petit père.
        Ivan Labibine conduisit chez lui cette créature de Dieu.
        A partir de ce jour, il s'en alla chaque matin pour marcher sur la Perspective Newsky. Chaque matin il rencontrait une prostituée, il l'abordait, il s'efforçait de développer ses doctrines, et chaque matin il la ramenait chez lui.
        Au bout de trois mois, il y avait quatre-vingt-dix réfugiées dans l'isba12 d'Ivan Labibine Ossouzoff...

    Notes :
    1 Les mots en italique sont en français dans le texte original.
    2 On sait que le calendrier julien retarde de quatorze jours sur le calendrier grégorien.
    3 Habitudes, genre d'existence.
    4 Trou.
    5 Blond.
    6 Feu.
    7 Monnaie russe valant un douzième de florin.
    8 Boisson fermentée usitée par les gens du peuple.
    9 Bons conseils.
    10 Sorte de jaquette tcherkesse.
    11 Sorte d'étoffe tartare.
    12 Maison.


    A la manière de... Léon Tolstoï

    Une isba traditionnelle

     

  • Commentaires

    1
    Vendredi 15 Août 2008 à 12:00
    Bonsoir Madame, je fais un tour sur votre blog et je fais un effort de lire vos notes de lecture sur des écrivains sélectionnés par vous, selon leur spécificité.Je trouve vos fiches de lecture à la fois originales et relativement complètes.Je ne m'y connais pas en littérature ,peut-être m'aiderez vous, par vos différentes contributions, à faire attention à ce que je lis ou... Bonne nuit,madame!


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