•  

        Cet extrait du Roman Inachevé de Louis Aragon (Bierstube Magie allemande) m'est revenu en tête.

         Alors qu'il était militaire en Allemagne, le poète se sentait déraciné. Et pourtant il vivait exactement l'expérience de celui qui est en quête de sa véritable nature et a compris qu'il n'est pas de "ce monde"...

     


    Flic-Flac -Micalex
    Peinture de Micalex trouvée sur ce site.

     

     

    Je n'avais amour ni demeure
    Nulle part où je vive ou meure
    Je passais comme la rumeur
    je m'endormais comme le bruit

      

          ... Et de plus, comme c'est bien dit !

     


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  •    Les enseignements orientaux nous impressionnent, car plus mystiques que nous les asiatiques ont su conserver la quintessence de la Vérité que nos traditions occidentales ont abâtardie ou galvaudée.

        Cependant, même si les écrits bouddhiques ou védiques nous paraissent enrichir et nourrir notre quête intérieure, nous butons souvent sur l'enveloppe culturelle qui les accompagne, qu'il s'agisse de la conception des dieux et de la  religion, ou de la représentation du monde, de la matière et de la vie sociale. Il nous faut intégrer une tout autre civilisation pour bien pénétrer le sens de certains passages.

         C'est alors que le retour aux textes chrétiens fondateurs nous apparaît auréolé d'une lumière nouvelle.



    Papyrus de l’Évangile de Jean


           Jésus reçut-il un enseignement venu d'Orient ? On peut se poser la question quand on considère à quel point son message, totalement adapté à notre compréhension, est cependant parfaitement identique dans son essence au message oriental. 

         Mais il est vrai que Jésus n'a pas écrit lui-même et est encore le produit d'autres interprètes. De plus, l'extrait que j'ai l'intention d'évoquer ici ne le concerne pas directement en tant que personnage historique, puisqu'il s'agit du prologue de l’Évangile de Jean, que j'ai eu le bonheur de retrouver en langue grecque, qui fut je pense celle d'origine. 

       Les orientaux évoquent la puissance de certaines formules qu'ils appellent mantras, et parmi elles l'une a notamment une renommée particulière, c'est le fameux Joyau dans le Lotus Om Mani Padme Hum »). 

          Or, si l'on en croit ce site orthodoxe l’Évangile de Jean serait comparé à une Perle (ce qui est bien l'équivalent d'un lotus en beauté) et son superbe Prologue en serait le Joyau ! Ne peut-on pas en conclure que certaines de ses phrases pourraient être méditées exactement comme des mantras ?
     

     

    Lotus

     

         Voyons donc lesquelles. Je vais pouvoir vous en donner l'original en grec (c'est-à-dire vous en afficher le graphisme complet, esprits, accents et iotas souscrits inclus ce qui sinon est pratiquement impossible) grâce au site évoqué ci-dessus. J'utilise également un peu leur traduction, mais en l'orientant selon la compréhension que je vais vous détailler. 

     

    Ἐν ἀρχῇ ἦν ὁ λόγος, καì ὁ λόγος ἦν πρòς τòν θεόν, καì θεòς ἦν ὁ λόγος.
    Dans le Principe était la Parole, et la Parole était tournée vers Dieu, et la Parole était Dieu.

      " Ἐν ἀρχῇ" (prononcez "enn arkè") est communément traduit par "à l'origine", soit "au commencement". C'est une interprétation. Cependant, quel commencement peut-il y avoir pour l'Éternité ? L'Éternité n'a ni commencement, ni fin. Par contre il y a un Principe premier, ce que Jésus nomme le Père, et en Lui est contenue la Parole. Le texte latin dit bien de toutes façons : "In principio".

        On traduit généralement le terme "o Logos" par "le Verbe" : pourquoi ? Parce qu'il semble investi d'une signification beaucoup plus large que notre mot "Parole", évoquant notamment tout le domaine de la Pensée ou encore de la Sagesse, et qu'on lui cherche un équivalent original ; cependant ce n'est pas notre mot "verbe" qui y répondra, nous rappelant bêtement un terme grammatical tandis qu'en latin "verbum" signifie très clairement "parole"... Et je me demande si cette traduction classique par "verbe" n'est pas plutôt due au fait que les catholiques romains tenaient à la valeur masculine du concept, le rattachant au Christ en tant que principe masculin, de même que le mot  grec "logos" est du genre masculin.

        Le commentateur de "Spiritualité orthodoxe" explique bien cette notion de "Sagesse" qui dans le Principe Premier, dans l'Essence Divine Primordiale, est "involutée", comme tournée en elle-même.

          Dans un "second temps" si j'ose dire, elle va se tourner vers les hommes et leur apparaître en tant que "Lumière". Et voilà ce qui m'intéresse, voici la phrase que je vais le plus assimiler à un « mantra ».

     

    καì τò φῶς ἐν τῇ σκοτίᾳ φαίνει, καì ἡ σκοτία αὐτò οὐ κατέλαβεν. 
    et la lumière brille dans la nuit, et la nuit ne l'a pas saisie.


         De même que j'ai utilisé le mot "nuit" pour mieux transcrire le mot "skotia" qui est un singulier (alors que le terme d'"obscurité" paraît un peu faible), j'ai préféré la traduction de "saisie" (qui correspond parfaitement au sens premier du verbe "katalambano" ici utilisé) à la place du plus fréquent "comprise", car il y a là quelque chose de particulièrement puissant, très proche du mantra tibétain évoqué ci-dessus.

         En effet, comme le dit l'évangéliste au verset précédent ("En Lui était la Vie et la Vie était la Lumière des hommes"), la Parole ou Sagesse une fois exprimée devient Vie divine pour l'humanité et Elle luit, telle un Joyau, dans la nuit qui nous caractérise.

         Mais en tant que Lumière, comment la nuit pourrait-elle bien la "saisir" ? L'obscurité est détruite par la Lumière : elle ne peut pas la "prendre", se l'approprier !

           Et c'est là qu'est la grande leçon.

          Notre mental, notre ego, sont de la nature de l'obscurité. Notre raisonnement, nos concepts, tout ce qui caractérise la conscience humaine est de la nature des ténèbres. Telle le Joyau niché dans un lotus que rien ne peut atteindre car il n'est pas touché par l'eau du monde, cette Lumière qu'est la Vie divine ne peut être atteinte par l'obscurité du mental humain.

        Et de même que la Lumière détruit l'obscurité, de même se donner à Dieu revient à accepter de disparaître à Son profit.

         C'est ce que développe également Saint Jean de la Croix dans La Montée au Carmel (livre II chapitre 14) :

          « Ce lieu obscur signifie l'entendement qui est le chandelier sur lequel repose le flambeau de la foi ; il doit rester dans l'obscurité jusqu'à ce que lui apparaisse dans l'autre vie le jour de la claire vision de Dieu, ou bien dans cette vie celui de sa transformation et union avec Dieu vers qui l'âme chemine. »

        

    Vérité

     

     


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  •        Voici un conte qui relate une expérience que j'ai réellement vécue.

           Le nom donné au jeune disciple est imaginaire. 



    Adi Shankara avec quatre disciples

     

         Narupa était un jeune disciple. Depuis un an, il suivait assidûment l'enseignement de son Maître, et pour lui rien n'était plus important que d'être à ses côtés pour bien entendre ses propos.

         Quand le Maître parlait, Narupa avait l'impression que ses paroles résonnaient si profondément en lui que rien ne pourrait les lui faire oublier. Et cependant, à chaque fois qu'il s'en éloignait un peu, il se ressentait de nouveau vide et démuni et avec stupéfaction s'apercevait que tout ce qu'il avait cru entendre s'était évanoui.

        Au tout début, lorsque Narupa avait rencontré son Maître, il était seul avec lui, au point que Narupa s'était imaginé que ce Maître-là était apparu spécialement pour lui ! Il en était fier mais un peu angoissé en même temps. Cependant le rayonnement du Maître commença à s'exercer à la ronde et bientôt ils furent deux, puis quatre. Et Narupa s'était réjoui, car plus il voyait de personnes venir écouter son Maître et plus il sentait la valeur de celui-ci, plus il se sentait en sécurité à ses côtés.

         Mais là commencèrent les épreuves : car ce n'est pas tout de rester aux pieds du Maître, encore faut-il savoir mettre en pratique sa Parole ; et les autres commencèrent à devenir des menaces pour Narupa, lui paraissant plus brillants, plus forts, aptes à le dépasser ou à l'écraser par les expériences antérieures qu'ils avaient effectuées ou par leurs qualités personnelles. 

        En peu de temps, ce ne sont plus quatre mais quatorze, puis vingt disciples qui s'assemblèrent à demeure autour du Maître, et Narupa ne parvenait plus à se placer à ses côtés comme au début, mais il était souvent relégué au fond, ne le voyant plus qu'à peine. C'étaient toujours les derniers arrivés qui s'asseyaient tout près de lui et qui monopolisaient son attention. Cela il l'acceptait volontiers tant qu'ils n'en faisaient pas état. Mais quand certains lui semblèrent l'agresser, lui faisant comprendre qu'il ne comprenait rien à l'enseignement, ou alors défaisant toutes les offrandes qu'il venait de préparer pour les réorganiser à leur manière, alors il se sentit sombrer.

            C'est alors qu'étonnamment il commença à voir les choses différemment. 
         Et s'il n'y avait jamais eu en fait, que lui et le Maître dans la pièce où celui-ci recevait ? Et si tous ces visages, tous ces êtres venus constamment plus nombreux et plus assidus, n'étaient que des aspects de lui-même ? Certains, très disciplinés ; d'autres, s'affichant avec le Maître comme s'il était leur meilleur copain ; d'autres, trop timides ; d'autres, très réservés et parfaitement intériorisés ; d'autres, très sûrs d'eux, futés et finauds ; d'autres, perturbés et mal à leur aise ; d'autres, jouant les ascètes et se drapant de mystère ; d'autres, un peu perdus ; d'autres, très émus et plutôt attachants... Tout cela, des figures de sa propre psyché, qui en interagissant avec le Maître l'éclairaient sur lui-même et sur ses propres doutes ?

         L'écoute alors dépassait celle du Maître lui-même ; elle s'étendait à l'observation de toute cette petite communauté au sein de laquelle cependant il fallait qu'il s'affirme afin de n'être pas tout à fait englouti, le Maître semblant ne plus lui accorder d'attention particulière mais accordant strictement la même à tous, ou même l'attaquant parfois publiquement, ce qui attirait sur lui une attention plutôt négative dont il avait du mal à émerger.

         Et voici qu'un jour il se produisit une chose étrange.

          Ce jour-là il faisait très chaud, et après une longue réunion de travail à l'ombre d'un figuier, le Maître proposa à ses auditeurs de se rendre à la ville voisine afin de s'y restaurer et de s'y rafraîchir. 

            Tous y partirent, le Maître ayant assuré qu'il les y suivrait peu après.

           Narupa constata avec consternation que certains avaient déjà défini les places de manière à monopoliser eux-mêmes celles entourant le Maître.

         Cependant il convint aussi d'une chose : il voulait pouvoir le voir et l'entendre, mais se sentait indigne d'en être trop près, et incapable de lui tenir conversation. Il était donc placé selon son voeu.

       Malheureusement lorsque le Maître arriva et parla comme de coutume de préférence avec les nouveaux venus, installés face à lui, le bruit qui régnait dans la taverne l'empêcha d'en entendre le moindre mot malgré ses efforts pour tendre l'oreille.

         À la fin du repas, n'étant pas très loin de la porte de l'établissement, il sortit le premier et attendit les autres. Un gentil camarade - un alter ego pourrait-on dire - le rejoignit bientôt et engagea avec lui la conversation, se mettant également en devoir de guetter le passage du reste de la troupe.

        Mais le temps s'écoula, des gens entrèrent et sortirent de la taverne, sans que n'apparaissent leurs compagnons.

         Finalement, incommodé par la chaleur, l'ami proposa à Narupa de retourner au figuier et d'y attendre le Maître bien à l'ombre, ce que celui-ci accepta volontiers.

     

    Bouddha et disciples

     

          Or, lorsqu'ils y parvinrent, quelle ne fut pas leur surprise de découvrir que tout le groupe y était déjà rassemblé !

        Comment y étaient-ils arrivés ? Personne n'avait vu personne ! Restés à scruter la sortie lui et son compagnon n'avaient vu paraître ni le Maître ni ses disciples, et ceux-ci n'avaient pas davantage remarqué Narupa et son camarade les attendant....

           Où étaient-ils donc restés ? Par où étaient-ils donc passés ?!

          Étaient-ils dans le même monde qu'eux ?

          Existaient-ils seulement ?...

          Les Paroles du Maître revinrent alors résonner aux oreilles de Narupa.

    « Lorsque vous partez, tout disparaît.
    Pour moi le monde n'existe pas ; il n'apparaît à mes yeux que dans la mesure où je veux être là pour vous. »

    Ou encore :

    « J'ignore comment tu me perçois. »

            Soudain Narupa se mit à penser que ce groupe, ce n'était pas seulement une image de lui-même, mais aussi une image du Maître ; et que si ces visages étaient des projections de lui-même, à plus forte raison le Maître ne pouvait avoir que l'aspect qu'il lui prêtait lui.

          Pendant longtemps il avait eu si peur de le voir disparaître, à force de l'entendre dire :

    « Je n'existe plus sur cette terre ; je n'apparais que pour vous.»

        Pendant longtemps il s'était extasié de la compassion du Maître pour avoir choisi une apparence qui lui plaisait tant ! Et voici que soudain il découvrait que le Maître n'avait rien choisi du tout pour lui, mais que c'était lui-même qui lui conférait cette apparence. Il le voyait ainsi parce qu'il le voulait ainsi. Mais en réalité le Maître n'avait pas d'apparence ! Le Maître était sans visage et ses disciples avec lui !

         Cette étonnante disparition lui rappela que jamais il n'avait vu le Maître en dehors des moments précis où celui-ci leur donnait rendez-vous, ni des endroits précis où cela était prévu.

          Où vivait le Maître ? Quelle apparence pouvait être la sienne ? Quelle importance cela pouvait-il bien avoir ?

        Était-il le premier arrivé parmi ses disciples ? Le dernier ? Mais les disciples apparaissaient et disparaissaient avec lui, alors quelle importance cela pouvait-il avoir ! Il n'y avait là ni premier, ni dernier ; ni plus proche, ni plus éloigné ; ni visage, ni apparence.


         Enfin, enfin, Narupa était peut-être prêt à laisser tomber tous ces visages, toutes ces apparences, qui n'étaient jamais que des masques : l'ego en roi du travesti cherchant mille manières de le piéger !

         Et à écouter vraiment la Parole du Maître, celle qui ne découle pas d'une bouche ni d'un visage mais s'adresse à lui et uniquement à lui, dans le secret de son cœur.

     

     

    Lotus

     

     


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  •    Dans la première des Années de Pélerinage, consacrée à la Suisse, Franz Liszt composa une pièce méditative superbe : la Vallée d'Obermann, inspirée du roman épistolaire de l'écrivain français établi en Suisse Étienne Pivert de Senancour



       L'oeuvre est précédée de cette citation :

    «   Que veux-je ? Que suis-je ? Que demander à la nature ? … Toute cause est invisible, tout fin trompeuse ; toute forme change, toute durée s’épuise… Je sens, j’existe pour me consumer en désirs indomptables, pour m’abreuver de la séduction d’un monde fantastique, pour rester atterré de sa voluptueuse erreur. »

    Etienne de Sénancour, Obermann, Lettre 63

      

     

     


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  •  
        Voici un poème qui évoque l'incapacité de l'ego à se saisir de la Vérité.
       Il s'échouera toujours à Ses pieds ; et le Chant merveilleux qu'elle chante lui restera à jamais inaccessible. Telle la falaise il s'effritera devant ses vagues et seul pourra s'y baigner le sable qui résultera de sa dissolution.

     

     

     

    À vouloir saisir l’Invisible

    Le Barbare se brise au Feu Central

     

    La Colonne immobile où s’aveugle l’Amour

     

    Aux lambeaux de sa vie

    Se meurt le Chant

     

     


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