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          Renée Vivien, fille de John Tarn, un anglais fortuné, et de Mary Gillet Benett, née dans le Michigan, n'a pas écrit que des poésies. On lui doit aussi un roman (Une Femme m'apparut), et des nouvelles, réunies sous le titre de la première d'entre elles, la Dame à la Louve. Rééditées en 1977 par Régine Desforges, elles sont maintenant accessibles en édition de poche pour 2 € seulement.

     

    La Dame à la Louve

     

         J'ai voulu vous en donner ci-dessous un aperçu, avec des extraits de celle qui s'appelle  La Soif ricane... Chacune de ces nouvelles présente le point commun de se situer dans des contrées éloignées (voire sur la mer pour la première), et brosse de manière toujours romanesque le portrait d'un jeune homme prétentieux et sans caractère, qui est généralement le narrateur, face à une femme présentant une personnalité d'exception. En cette période des débuts du féminisme militant, elle montre sans détour combien tous les traits dits masculins font défaut à la majorité des jeunes gens de la belle société qu'elle côtoie, tandis que certaines femmes ont une classe et un courage qui attirent l'admiration.

       L'emphase du style (et encore, j'ai fait beaucoup de coupures : ce que vous avez là est un raccourci drastique de la nouvelle qui occupe près de cinq pages) et le romantisme exacerbé m'évoquent presque  Rimbaud, dont elle avait un peu le caractère extrémiste.

     

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     L'action se situe dans une vaste plaine de l'Ouest américain, et le récit est prêté à un certain Jim Nicholls.

     

    « Quel étrange coucher de soleil ! » dis-je à Polly.

    Nous cheminions sur nos mulets accablés de lassitude et de chaleur.

    « Imbécile ! grommela ma compagne. Tu ne vois donc pas que la lueur est à l'est.

    - Ce serait l'aurore dans ce cas-là. Je dois être saoul. Et, pourtant, je n'ai pas bu de la journée. »

    (...)

    Nous étions en pleine prairie... Devant nous, un désert d'herbe pâle. Derrière nous, un océan d'herbe pâle. Autour de nous rôdait la Soif. Je voyais remuer ses lèvres sèches. J'entendais ses grelottements de fièvre. Polly, la garce aux cheveux de paille, ne la voyait point, ce qui, d'ailleurs, n'a rien d'étonnant. Polly n'a jamais pu voir plus loin que le bout de son nez rouge de grand air et de soleil.(...)

    Je la hais parce qu'elle est vigoureusement saine, et que je suis, moi, un fiévreux débile. Elle est plus hardie et plus solide qu'un mâle. Elle m'enverrait rouler à dix mètres d'une chiquenaude. (...)

    Je hasardai une réflexion au cours du chemin.

    « Il y aura sûrement de l'orage avant peu, Polly, ma fée, ma chimère.

    - Idiot ! souffla-t-elle avec conviction. Laisse-moi donc tranquille. Tu ne dis jamais que des choses sottes. Bien sûr qu'il y aura de l'orage avant peu. Ça se voit et ça se sent, et je n'aime pas les mots inutiles.

    - Ô ma douceur admirable, ta sagesse est aussi bienveillante que profonde. »

    Elle ne daigna pas répondre. Je finirai sûrement par la tuer un jour. (...) Comme ça, ce sera fini et je ne penserai plus à elle. Peut-être que la Soif s'éloignera de moi, quand je l'aurai abreuvée de sang. Qui sait ?

    ... L'aurore surnaturelle augmentait d'intensité...

    Nous nous arrêtâmes, le soir venu. Polly me versa, de sa gourde à la panse rebondie, une goutte d'eau-de-feu. Je bus à sa mort prochaine. Tout à coup, la garce s'arrêta de boire.(...)

    « Qu'est-ce que tu as ? » lui demandai-je avec un affectueux intérêt. (...)

    Elle me montra simplement quelques cendres mêlées à l'herbe grise.

    Je compris sa pensée. Mes yeux se tournèrent instinctivement vers l'aube étrange qui rougeoyait à l'est. Mais une petite colline m'empêchait de voir ce qui se passait là-bas.

    Polly lâcha un sourd juron... Mes genoux fléchirent sous moi. Elle me toisa de son regard dédaigneux, et, me quittant sans une parole, elle se mit en devoir de gravir la colline. (...)

    Du nord au sud, l'horizon n'était qu'un brasier...

    Le feu dans la prairie !

    Un vent de flamme, qui arrive sur vous avec la vélocité  du semoun et du sirocco, qui balaie en un clin d'oeil le désert d'herbes sèches. Et rien sur son passage qui puisse l'arrêter !

    Je grelottais, comme un malade qui meurt de la fièvre... Polly, elle, n'avait point peur.

    (...) Nous retournâmes en toute hâte vers notre camp improvisé, où nous avions laissé paître nos mules, qu'une crainte rendait ombrageuses.

    La brise du soir poussait vers nous l'ouragan de flammes.

    ... Rôtis vivants dans la prairie !...

    Le feu s'avançait, comme un immense éclair... (...)... C'était beau quand même, cette trombe de flammes. (...) C'était si merveilleusement splendide que je tombai à genoux et tendis mes deux bras vers le Feu, en riant comme les petits enfants et les idiots. (...)

    Mais Polly, qui n'a pas plus d'âme que mes mules, ne comprit point et regarda sans voir. (...)

    « Ne perdons point de temps », dit-elle avec résolution. Elle avait sa voix de tous les jours (...) . Elle s'accroupit, et, en un clin d'oeil, elle mit le feu à l'herbe devant elle.

    Je crus pendant une seconde qu'elle était devenue folle, elle aussi. Et je hurlai de joie, semblable à un Indien qui se venge.

    Elle ne se troubla point. Elle était habituée à mon humeur fantasque. (...)

    « Le feu combattra le feu, Jim. »

    Nous nous reculâmes. Notre feu brillait posément, tel le bon feu des foyers paisibles. L'autre feu, nourri de milliers de lieues d'herbes dévorées, s'avançait pareil à une vague océanique de lumière et de bruit.

    ... Je fermai les yeux, ivre de fumée... Quand je les rouvris, deux heures après, tout était noir autour de nous. C'étaient des ruines d'incendie. La fournaise s'était miraculeusement éteinte.

    Le Feu avait vaincu le Feu.

    Polly s'était campée fièrement devant moi, les poings aux hanches. (...)

     

    Renée Vivien, "La Soif ricane..."
    Tiré de "La Dame à la Louve", éd. Folio
    Gallimard, 2007

     

     

     

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    Un hôte inhabituel est venu ce matin

    Se joindre aux gais moineaux en bandes familières,

    Dont la présence anime en joyeuses volières

    Le carré de gazon vert de notre jardin.

     

    Est-ce bergeronnette, est-ce chardonneret ?

    Serait-ce une fauvette, ou bien une linotte ?

    Le grain est abondant, tombé de notre hotte,

    Et l'oiseau semble aimer ce repas sans apprêt.

     

    Je connais le bouvreuil, le verdier, le pinson,

    Le merle vient souvent comme la tourterelle ;

    Mais ce joli minois m'amuse et m'interpelle

    Sans me laisser son nom ni même sa chanson.

     

    Tandis que les moineaux dans un envol massif

    L'abandonnent, rêveur, au pied de ma fenêtre,

    Je l'admire un instant sans rien laisser paraître.

    Puis soudain il s'enfuit d'un bond définitif.

     

     


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  •      Depuis quelques jours, ce poème me trotte dans la tête, dans l'interprétation de Léo Ferré... Je le partage donc avec vous : il convient au temps triste et pluvieux qui nous assaille en ce moment.

         Il fut écrit en 1878 par Paul Verlaine (1844-1896) et fait partie de son recueil "Sagesse". Étonnamment toutes les rimes en sont féminines, comme pour apporter une note de douceur supplémentaire à cette prière adressée à son ex-femme, après bien des tribulations et un séjour en prison.

      

    Écoutez la chanson bien douce

    Qui ne pleure que pour vous plaire,

    Elle est discrète, elle est légère :

    Un frisson d'eau sur de la mousse !

     

    La voix vous fut connue (et chère !)

    Mais à présent elle est voilée

    Comme une veuve désolée,

    Pourtant comme elle encore fière,

     

    Et dans les longs plis de son voile

    Qui palpite aux brises d'automne,

    Cache et montre au cœur qui s'étonne

    La vérité comme une étoile.

     

    Elle dit, la voix reconnue,

    Que la bonté c'est notre vie,

    Que de la haine et de l'envie

    Rien ne reste, la mort venue.

     

    Elle parle aussi de la gloire

    D'être simple sans plus attendre,

    Et de noces d'or et du tendre

    Bonheur d'une paix sans victoire.

     

    Accueillez la voix qui persiste

    Dans son naïf épithalame.

    Allez, rien n'est meilleur à l'âme

    Que de faire une âme moins triste !

     

    Elle est en peine et de passage,

    L'âme qui souffre sans colère,

    Et comme sa morale est claire !...

    Écoutez la chanson bien sage.

     

     

     

     

           Et pour ceux qui supportent mal le ton un peu railleur de Léo Ferré, voici ici la version d'Amélie Morin, beaucoup plus fluide...

     

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         En ce qui concerne les formes poétiques, j'avoue m'être longtemps limitée aux plus simples, avant de passer à la poésie dite "libre" que je croyais plus "actuelle".

          Voici cependant, pour les amoureux des formes classiques, un petit Rondel que j'ai écrit dans ma jeunesse à l'instigation d'un cours de versification, et dont le sujet était : " À l'instar de Théodore de Banville, écrivez un poème sur le thème "Nous n'aimons pas la sombre nuit".

     

     

    Nous n'aimons pas la sombre Nuit

    Qui dans ses abîmes nous plonge ;

    Elle est pleine de noir mensonge

    Et nous étouffe en son ennui.

     

    Dans les ténèbres rien ne luit :

    Aucun astre, pas même en songe !

    Nous n'aimons pas la sombre Nuit

    Qui dans ses abîmes nous plonge.

     

    La Mort sournoise alors poursuit

    Le pauvre être que le mal ronge ;

    Et jusqu'à l'infini s'allonge

    L'ombre écrasante que l'on fuit.

    Nous n'aimons pas la sombre Nuit.

     

     

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    chevreuil0107

     


    Le soleil embué clignait un œil mouillé...
    Un chevreuil en courant traversa la chaussée...

      *

    Et à notre retour, la lune rebondie
    Jetait de son nuage un regard attendri...

     

        Ayant oublié de prendre mon appareil photo pour pouvoir croquer cet éclat de soleil exceptionnel, j'ai voulu tout de même en faire un poème, mais vous n'imaginez pas les heures que j'ai passées à chercher, et dans mes propres photos, et sur le net, une photo qui corresponde sans évidemment en trouver. C'est comme cela qu'un article comme celui-ci, qui paraît elliptique, m'occupe en fait durant deux heures... ! Le soleil filtrait par un nuage comme un œil demi-fermé; et tandis que ce nuage était net aux regards, par-dessous il s'évasait de façon brouillée jusqu'au rouge du couchant... Jamais on ne peut trouver deux fois la même manifestation météorologique ! C'est fantastique.

     
     

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