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          Après l'Opéra baroque d'Henry Purcell Didon et Enée, puis la vaste fresque d'Hector Berlioz "les Troyens", les aventures d'Enée ont encore inspiré le compositeur du XXe siècle Albert Roussel, à travers l'argument de Joseph Weterings.
     

    Vénus & Enée-Giovanni Battista Tiepolo
    Vénus abandonnant Enée sur le rivage de Lybie
    par Giovanni Battista Tiepolo
     
             Mais avant d'en parler, je me suis posé cette question : en quoi Enée peut-il être considéré comme le fondateur de Rome ? Et puisque je vous disais à la fin de mon second article sur Les Troyens que Didon mourait en prophétisant la prise de Carthage par les Romains, en quoi ceci se rapporte-t-il à Virgile, alors que dans l'Enéide la malheureuse Reine s'effondre sans un mot, sinon trois gémissements ?
           En voici donc l'explication : quoique voyant "plus large" dans son adaptation que Henry Purcell, Berlioz a utilisé un puissant raccourci afin de terminer sur la mort de Didon ; mais dans l'Enéide celle-ci ne se situe qu'au IVe chant de l'épopée, et au sixième le héros rencontre la Sybille de Cumes, redoutable prophétesse qui lui prédit son glorieux avenir... Les six derniers chants (il y en a douze en tout) décrivent donc par le menu l'arrivée d'Enée dans le Latium, puis les guerres qu'il doit affronter avant d'obtenir l'alliance du roi Latinus et d'épouser sa fille Lavinia. Pour ne pas avoir à étendre son oeuvre à l'infini, Berlioz avait dû mettre dans la bouche de Didon ce que plus tard dirait l'oracle, et ainsi laisser sous-entendre la fin de l'aventure. Voyez ici pourquoi Virgile imagina toute cette filiation, et en voici ci-dessous la généalogie, selon un article trouvé dans Wikipedia anglais (ici) :
     

    Enée - arbre généalogique
     
      J'ai surligné en jaune les dieux intervenus dans cette famille, et le résultat est assez impressionnant ! Par ailleurs vous avez en vert Enée lui-même ainsi que les premiers Rois de Rome, tandis qu'en rose j'ai fait apparaître les personnages connus, soit dans l'histoire de Troie, soit dans l'histoire de Rome. (Vous pouvez cliquer sur le schéma pour l'agrandir).
             Il y a un petit souci avec "UCI", qui est une traduction de Google pour "ILUS". En effet j'avais utilisé la formule "traduire cette page" ! Et si vous recherchez le dit "Ilus", vous tombez à nouveau sur un site anglais "Greek Mythology Index, qui lorsqu'on en demande la traduction vous redonne "UCI" pour "Ilus" !! Bizarre (voyez , si le lien fonctionne, sinon refaites la manip). Il y en a bien deux en effet.
         
         Ayant voulu donner à son héros l'étoffe d'Ulysse, Virgile décida de le faire descendre aux enfers, avec l'aide de la Sybille (l'équivalent latin de la Pythie de Delphes). Ce passage étonnant, situé juste au centre du poème épique, sonne comme une transition entre le passé troyen d'Enée (que celui-ci avait évoqué devant Didon), et son destin futur de guerres et de conquêtes : en le conduisant parmi les ombres, celle-ci lui permet de découvrir non seulement son avenir, mais aussi sa descendance. Cependant il croise aussi son père, Anchise, d'anciens compagnons d'armes, et même Didon qui erre parmi le jardin des "morts par amour" et ne le reconnaît plus...

           C'est de cet épisode que s'inspira Joseph Weterings pour l'argument qu'utilisa Albert Roussel dans ce ballet intitulé Aeneas.

    Albert-Roussel.jpg
    Albert Roussel
     
          C'est une oeuvre de commande, et sans doute sa dernière oeuvre, qu'Albert Roussel (1867-1937) composa pour la clôture de la 3e session d'enseignement musical et dramatique de l'exposition de 1935.
           Conçue sous forme de ballet (on connaît le talent du compositeur pour le ballet, notamment à travers "le Festin de l'Araignée", qui le fit découvrir du grand public, et "Bacchus et Ariane", autre sujet mythologique), cette oeuvre austère et profonde a des relents d'initiation.

             En effet on y voit Enée entrer dans la grotte où l'attend la Sybille, et qui est l'antichambre des Enfers. Quelques ombres viennent virevolter autour de lui, puis il demeure un temps indéfini dans les ténèbres, jusqu'à ce qu'apparaisse la prophétesse, majestueuse et impressionnante.
           Alors lui sont imposées trois épreuves :
             - Tout d'abord il est confronté aux plaisirs du monde, auxquels il doit renoncer.
             - Puis Didon lui apparaît, qui l'appelle en vain, tandis que dans le lointain des voix lancinantes se font entendre : "il faut brûler Carthage !"
            - Enfin, ses camarades de guerre, ses anciens compagnons morts durant le voyage le supplient de ne pas les abandonner.
            Enée sort vainqueur de ces épreuves, et on entend une voix proclamer :
      "Aeneas s'est dépouillé de sa personnalité d'autrefois. Il vit à présent dans son oeuvre. Il vit dans Rome !"
             Alors retentit un hymne à la gloire du peuple Romain.
      
             Cette oeuvre aux accents vigoureux et précis, comme toujours chez Albert Roussel, comprend des choeurs (choeur des ombres, choeur des soldats, hymne final), mais s'accompagne aussi, du moins à l'entrée, de fanfares de cuivres qui ne laisse pas de me rappeler l'initiation de Tamino dans La Flûte Enchantée de Mozart. Y a-t-il là une relation avec la Franc-Maçonnerie ? Je n'en sais rien et il n'en est question nulle part...
             Quoi qu'il en soit, ce sera pour l'auteur une sorte de testament puisque, succombant deux années plus tard à une crise cardiaque, Albert Roussel vit à présent pour nous dans son oeuvre.

            En voici donc des extraits, parmi lesquels vous verrez apparaître la délicieuse sensibilité de cet homme qui, sous des dehors virils (n'avait-il pas été officier de marine ?), cachait une profonde tendresse (orphelin de ses deux parents dès l'âge de sept ans, il avait appris à discipliner ses sentiments).
               
    Ci-dessus l'entrée d'Enée dans la grotte sombre et silencieuse (2'35).
    (Belle opportunité, le deezer offre juste des extraits du disque que je possède, et donc que je voulais vous présenter !)

    Le passage intitulé "les Joies funestes", autrement dit : première épreuve (6'57).

    Deuxième épreuve : "les Amours tragiques", avec le souvenir de Didon. On retrouvera ici le même solo de violon alto que dans "Bacchus et Ariane", sorte de signature roussellienne du désespoir amoureux (3'47).

    Entre chaque épreuve on entend cette fanfare, intitulée "interlude", comme une page qui se tourne avec des variantes (cela rappelle un peu les passages d'un tableau à l'autre, dans "Les tableaux d'une exposition" de Moussorgsky) (0'58).

    Enfin Enée est vainqueur et voici sa danse de joie (03'01) :

    Puis retentit l'Hymne final, splendide dans sa rigueur hiératique (on dirait un colonne de marbre qui jaillit vers son chapiteau !). Cette plage suit immédiatement la précédente et une transition précède l'éclosion de l'hymne (5'53).


          Merci au partenariat avec Deezer qui m'a permis de vous passer des extraits entiers sans avoir à les calibrer, puis héberger, enfin insérer avec le dewplayer ! Voici le disque en question, dont la couverture représente un ange à cause de l'autre oeuvre enregistrée : le Psaume 80. Le ballet Aeneas entier dure 38', il est ici assorti du Psaume et de deux oeuvres courtes.

    Disque Aeneas Direction : Bramwell Tovey
    EuropachorAkademie
    Orchestre Philharmonique du Luxembourg
    (Benjamin Butterfield est le ténor qui intervient dans le Psaume 80)

     

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    Nuages


    De fins nuages
    Minces fumées
    Glissent sans bruit
    Paisiblement
    Au ciel d'azur

    Et puis très haut
    Très haut derrière
    Dorment les bancs
    De blancs cirrus

    Les feuilles dansent
    A la  lumière
    Les oiseaux piaillent
    Et les vieux arbres
    Se réchauffent

    Le vent moqueur
    Fait tout voler
    Fait pirouetter
    Le linge au fil
    Tout danse et rit
    L'hiver n'est plus

     
     
     
     

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    grues 1
    Les grues remontent vers le nord !! L'hiver s'en va !


    perce-neige 1
    D'ailleurs, voyez ce qui a poussé dans mon jardin ...
    Un perce-neige.
     
     
     

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             Voici la seconde et dernière partie de cette évocation de l'Enéide par Berlioz, dans son Opéra "Les Troyens".
               Le Ve et dernier acte voit la mort de Didon, qui dans un ultime pressentiment prédit que son futur vengeur, Hannibal, sera écrasé par les descendants d'Enée, les Romains.
               J'en ferai moins de commentaires, si ce n'est pour dire que l'épisode est beaucoup plus long que chez Purcell, et ici encore le plus proche possible de l'esprit de Virgile.

             Malgré le désespoir d'Enée qui lui affirme qu'il l'aime et qu'il part malgré lui, poussé par des avertissements divins de plus en plus pressants, Didon ne peut accepter cet abandon et sent au fond d'elle-même qu'elle ne lui survivra pas. Devant l'inquiétude de sa soeur Anna, elle prétend vouloir offrir un sacrifice aux divinités des morts afin d'obtenir l'oubli du Troyen, en jetant dans un bûcher tous les souvenirs qui lui restent de lui.

                Tandis que celle-ci s'éloigne pour les préparatifs, elle exprime sa résolution et fait ses adieux à la ville qu'elle a construite, dans un air plein d'émotion où reparaissent les thèmes de son duo d'amour de l'acte précédent ("nuit d'ivresse et d'extase infinie").
             Pour apporter un peu de vie à cette évocation j'en ai cherché la vidéo sur Youtube ; mais le choix me laisse perplexe. En effet il en est une excellente interprétation par Régine Crespin : mais il s'agit d'un vieil enregistrement et il n'y a pas d'image ; de plus des sous-titres affichent la traduction en anglais. J'en profite pour ajouter comme il est sidérant de remarquer à quel point Berlioz est aimé des anglais, beaucoup plus que de nous français et que, bien évidemment, des allemands (qui ont d'autres grands romantiques).
                   On trouve une autre interprétation apparemment excellente et scénique par Dame Janet Baker, mais elle est chantée intégralement en anglais. Par ailleurs, de nombreux extraits des Troyens apparaissent également publiés en Russe (quoique chantés en français ?), mais j'avoue que je ne m'y retrouve pas très bien.
                     Il me reste donc celle
    de Waltraud Meier  ; j'avoue qu'elle n'est pas si mauvaise, comparée à la version que je possède avec Joséphine Veasey en Didon et Colin Davis à la baguette. Je regrette qu’il s’agisse apparemment d’un concert, mais il y a cependant un semblant de décor.
     
           Voici donc le texte de cette scène (directement inspiré du passage correspondant de Virgile) :
     
    Ah !
    Je vais mourir...
    Dans ma douleur immense submergée
    Et mourir non vengée !...
    Mourons pourtant ! oui, puisse-t-il frémir
    A la lueur lointaine de la flamme de mon bûcher !
    S’il reste dans son âme quelque chose d’humain,
    Peut-être il pleurera sur mon affreux destin.
    Lui, me pleurer !...
    Énée !... Énée !...
    Oh ! mon âme te suit,
    A son amour enchaînée,
    Esclave, elle l’emporte en l’éternelle nuit...
    Vénus ! rends-moi ton fils !... Inutile prière
    D’un cœur qui se déchire... A la mort tout entière
    Didon n’attend plus rien que de la mort.

     


     
     
    Adieu, fière cité, qu’un généreux effort
    Si promptement éleva florissante ;
    Ma tendre sœur qui me suivis errante,
    Adieu, mon peuple, adieu ; adieu, rivage vénéré,
    Toi qui jadis m’accueillis suppliante ;
    Adieu, beau ciel d’Afrique, astres que j’admirai
    Aux nuits d’ivresse et d’extase infinie ;
    Je ne vous verrai plus, ma carrière est finie !...

     
     
         Là-dessus, entrent les prêtres chargés du sacrifice, qui allument un bûcher au son d'une lente et triste mélopée. Et ce n'est qu'ensuite, à la stupéfaction impuissante de tous, que Didon se donnera la mort. Une autre vidéo en est disponible avec Tatiana Troyanos, dont le nom est prédestiné certes mais que je n'apprécie pas beaucoup car je ne vois aucun réalisme dans son jeu.
         En effet les assistants ne doivent pas deviner qu'elle va se poignarder, or elle reste un temps interminable l'épée brandie (il est vrai qu'elle est sensée jeter au feu cette épée qui a appartenu à Enée) ; puis, une fois blessée à mort, elle doit pousser trois gémissements (qui sont écrits dans le texte poignant de Virgile (Enéide IV, 690-692 :
    «Trois fois elle s'est redressée et appuyée sur son coude, et trois fois elle est retombée ; de ses yeux errants elle a cherché la lumière du ciel et a gémi de l'avoir retrouvée ») : mais sur cette vidéo, on la voit se relever progressivement en poussant des "ah !" de plus en plus puissants, afin de proférer ses dernières paroles debout ! Mieux vaut imaginer la scène en l'écoutant seulement dans mon enregistrement avec Joséphine Veasey. En voici les paroles (notez que "Narbal" est le capitaine des gardes, dévoué à la reine) :



    Enregistrement déjà cité précédemment.

     

    DIDON (parlant comme en songe)

     Pluton... semble m’être propice...
    En ce cruel instant... Narbal... ma sœur
    C’en est fait... achevons le pieux sacrifice...
    Je sens rentrer le calme... dans mon cœur.

     

     (Deux prêtres portant le premier autel s’avancent de gauche à droite, deux autres portant le second s’avancent de droite à gauche et font en se croisant ainsi le tour du bûcher. Didon, le pied gauche nu, les cheveux épars, après avoir déposé sur l’un des autels sa couronne de feuillage, le suit d’un pas saccadé. Pendant ce mouvement processionnel, Anna est à genoux à droite de la scène et Narbal à gauche. Entre eux le grand-prêtre de Pluton, debout, étend, en la tenant des deux mains, la fourche plutonique vers le bûcher. Enfin, saisi d’une énergie convulsive, Didon monte d’un pas rapide les degrés du bûcher. Parvenue au sommet, elle saisit la toge d’Énée, détache le voile brodé d’or qui couvre sa tête, et les jetant l’une et l’autre sur le bûcher, elle dit:)


     D’un malheureux amour, funestes gages,
    Dans la flamme emportez avec vous mes chagrins !

     (Elle considère les armes d’Énée.)

     Ah !

     (Elle se prosterne sur le lit, qu’elle embrasse avec des sanglots convulsifs. Elle se relève et prenant l’épée elle dit d’un ton prophétique :)


     
    Mon souvenir vivra parmi les âges.
    Mon peuple accomplira d’héroïques destins.
    Un jour sur la terre africaine,
    Il naîtra de ma cendre un glorieux vengeur...
    J’entends déjà tonner son nom vainqueur.
    Hannibal ! Hannibal ! d’orgueil mon âme est pleine !
    Plus de souvenirs amers !
    C’est ainsi qu’il convient de descendre aux enfers.


     (Elle tire l’épée du fourreau, se frappe et tombe sur le lit.)

     TOUS

     Ah ! au secours ! au secours ! la reine s’est frappée !

     (Narbal sort comme pour aller chercher du secours.)

     CHŒUR (derrière la scène et accourant)

     Quels cris ! ah ! dans son sang trempée
    La reine meurt !

     (Narbal rentre, le grand chœur entre en scène.)

     Est-il vrai ? jour d’horreur ! malheur !

     DIDON (se relevant appuyée sur son coude)

     Ah !

     (Elle retombe.)

     ANNA (sur le bûcher)

     Ma sœur !

     (Didon se relève.)

     DIDON

     Ah !...

     (Elle lève les yeux au ciel et retombe gémissant.)

     ANNA

     C’est moi,
    C’est ta sœur qui t’appelle...!

     DIDON (se relevant à demi)

     Ah ! Des destins ennemis... implacable fureur...
    Carthage périra !!


     
    On voit dans une gloire lointaine le Capitole romain au fronton duquel brille ce mot : ROMA. Devant le Capitole défilent des légions et un empereur entouré d’une cour de poètes et d’artistes. Pendant cette apothéose, invisible aux Carthaginois, on entend au loin la Marche troyenne transmise aux Romains par la tradition et devenue leur chant de triomphe.

     DIDON

     Rome... Rome... immortelle !


     
    (Elle retombe, et meurt. Anna tombe évanouie à côté d’elle. Le peuple de Carthage, s’avançant vers l’avant-scène et tournant le dos au bûcher, lance son imprécation, premier cri de guerre punique, contrastant par sa fureur avec la solennité de la Marche triomphale.)

     

            Le rideau tombe sur la glorification de Rome au son de cette marche un peu convenue, et que j'ai coupée.

     

    Enée et Didon - Guérin

    Enée et Didon, par Guérin (1815)

     

     

     

     

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  •          Pour faire écho à Viviane , qui sur son blog vient de brosser une magnifique évocation du compositeur anglais Henry Purcell (1659-1695) et de son œuvre majeure « Didon et Enée » (Opéra baroque, 1689), voici la version qu’Hector Berlioz, un des chefs de file du romantisme français (1803-1869), a donné du drame en 1858.

    berlioz

            Fils d’un médecin de la Côte-Saint-André (Isère), le jeune Hector a reçu une éducation bourgeoise, où les humanités comme la musique tenaient une grande place. C’est pour faire de lui un médecin également que son père, Louis Berlioz, le poussait à lire Virgile dans le texte, et il n’imaginait pas qu’en pleurant sur le sort de Didon son fils un jour révolutionnerait la vie musicale de son temps avec des compositions au lyrisme débridé.

             Cependant, bien que longtemps en conflit avec sa famille, Berlioz n’en demeura pas moins très méritant dans sa carrière, réussissant le prestigieux concours de composition « Prix de Rome » qui lui vaudra de passer un an en Italie et d’être consacré dans la profession, et devenant un critique musical de renom.

             Il attendra longtemps pour céder à son désir d’adapter l’Enéide de Virgile à l’opéra, ne pouvant supporter de la tronquer, et désireux d’y appliquer toute la démesure que les romantiques à la suite de Shakespeare avaient imposé au théâtre. Ce n’est qu’en 1856 qu’il s’attaque à ce travail gigantesque, dont il décide à l’instar de Richard Wagner d’écrire lui-même le livret, directement inspiré de Virgile.

              Voir par exemple cette réplique connue, mise par Virgile dans la bouche de Laocoon qui essaie de persuader les Troyens de ne pas faire pénétrer le cheval dans leurs murs :

    « Timeo Danaos et dona ferentes » (Enéide II,49) - « Je crains les Danaens (nom souvent utilisé pour les Grecs), même s’ils offrent des présents. »

    et librement remise par Berlioz dans la bouche de Cassandre :

    « Tout n’est que perfidie dans la bouche d’un Grec ! » (Acte 1 - Vous trouverez le livret intégral ici).

     

    HBTroyens3

             Le résultat effraiera tous les metteurs en scène, tant pour la longueur générale de l’œuvre qui dure quatre heures, que pour les moyens nécessaires pour la monter (n’introduit-il pas au début le cheval qui permet aux Grecs de vaincre les Troyens ?). Cependant petit à petit on l’a découverte en totalité, et elle a été jouée in extenso à Paris en 1990 pour l’inauguration de l’Opéra-Bastille, puis gravée sur disque et sur DVD (voir ici).

              Composée de cinq actes, on a pris l’habitude de la scinder en deux grandes parties : « La prise de Troie » (actes I et II) puis « Les Troyens à Carthage » (actes III, IV et V), et il est indéniable que les passages les plus célèbres demeurent extraits de la seconde partie,  particulièrement des actes IV et V dans lesquels se situe d’histoire d’amour malheureuse de Didon et d’Enée.

              C’est donc sur ces extraits que je m’arrêterai aujourd’hui.

              Comme dans l’Opéra de Purcell, fidèle lui aussi au texte initial, la rencontre fatidique entre les deux héros a lieu durant un orage, au cours d’une chasse. Et c’est il me semble le passage le plus connu de cette œuvre, car fréquemment enregistré de manière indépendante.

            Mais situons l’action.

             Le Prince Troyen Enée, averti en songe de l’invasion nocturne des Grecs, réussit à s’enfuir de Troie avec son fils Ascagne et quelques soldats, en portant sur son dos son vieux père Anchise. Le but est évidemment de lui faire fonder une nouvelle Troie, afin que la descendance de cette glorieuse nation ne soit pas perdue ; et surtout, de donner à Rome une origine divine, car ce sont les premiers fondements de Rome qu’il est sensé poser, lui dont la mère secrète n’était autre que Vénus. Hélas Junon ne cessera de s’acharner contre lui, comme elle l’a fait contre les Troyens dans sa jalousie meurtrière.

              Après bien des tempêtes il échoue sur le rivage de Carthage, qui n’est autre qu’une colonie phénicienne. La Reine Didon, qui le recueille dans la superbe cité qu’elle a elle-même conçue avec sa sœur Anna, écoute avec sollicitude le récit de ses épreuves. Rejetant depuis des années les demandes en mariage de rois africains dont elle connaît l’avidité et l’ardeur militaire, elle aimerait bien retenir Enée auprès d’elle et en faire le Roi de Carthage.

             Mais Enée a une mission ! Envoyé par les dieux vers le Latium, il doit y préparer la naissance de Rome… qui plus tard sera l’ennemie jurée de Carthage, à cause sans doute de ce déchirement initial.

        C’est au cours d’une partie de chasse, qu'un orage au début du 4e acte va précipiter Didon et Enée, réfugiés dans une grotte, dans les bras l’un de l’autre. Tel un leitmotiv, on entend dans le lointain une voix qui rappelle le destin du jeune homme : « Italie » ! Ce mot, régulièrement scandé par Mercure le messager des dieux, frappe toute l’œuvre comme un glas… A part lui il n’y a pas de texte, c’est juste une pantomime dont voici le commentaire sur le livret :

    Une forêt d’Afrique, au matin. Au fond, un rocher très élevé. Au bas et à gauche du rocher, l’ouverture d’une grotte. Un petit ruisseau coule le long du rocher et va se perdre dans un bassin naturel bordé de joncs et de roseaux. Deux naïades se laissent entrevoir un instant et disparaissent; puis on les voit nager dans le bassin. Chasse royale. Des fanfares de trompe retentissent au loin dans la forêt. Les naïades effrayées se cachent dans les roseaux. On voit passer des chasseurs tyriens, conduisant des chiens en laisse. Le jeune Ascagne, à cheval, traverse le théâtre au galop. Le ciel s’obscurcit, la pluie tombe. Orage grandissant... Bientôt la tempête devient terrible, torrents de pluie, grêle, éclairs et tonnerre. Appels réitérés des trompes de chasse au milieu du tumulte des éléments. Les chasseurs se dispersent dans toutes les directions; en dernier lieu on voit paraître Didon vêtue en Diane chasseresse, l’arc à la main, le carquois sur l’épaule, et Énée en costume demi-guerrier. Ils sont à pied l’un et l’autre. Ils entrent dans la grotte. Aussitôt les nymphes des bois apparaissent, les cheveux épars, au sommet du rocher, et vont et viennent en courant, en poussant des cris et faisant des gestes désordonnés. Au milieu de leurs clameurs, on distingue de temps en temps le mot : "Italie" !

    Le ruisseau grossit et devient une bruyante cascade. Plusieurs autres chutes d’eau se forment sur divers points du rocher et mêlent leur bruit au fracas de la tempête. Les satyres et les sylvains exécutent avec les faunes des danses grotesques dans l’obscurité. La foudre frappe un arbre, le brise et l’enflamme. Les débris de l’arbre tombent sur la scène. Les satyres, faunes et sylvains ramassent les branches enflammées, dansent en les tenant à la main, puis disparaissent avec les nymphes dans les profondeurs de la forêt. La tempête se calme. Les nuages s’élèvent.

       Mystère ! Ça tombe tout seul de la toile !!

      Mais voici mon propre enregistrement, tiré de la version célèbre de Colin Davis avec l'orchestre et les chœurs de Covent Garden, plus Jon Vickers dans le rôle d'Enée et Joséphine Veasey dans celui de Didon.

     

        Entraînés par leurs sentiments, Didon et Enée vont bientôt s’afficher ensemble, pour un grand duo d’amour nocturne sur une terrasse du palais.

     
    DIDON, ÉNÉE

    Nuit d’ivresse et d’extase infinie !
    Blonde Phœbé, grands astres de sa cour,
    Versez sur nous votre lueur bénie ;
    Fleurs des cieux, souriez à l’immortel amour !

     DIDON

    Par une telle nuit, le front ceint de cytise,
    Votre mère Vénus suivit le bel Anchise
    Aux bosquets de l’Ida.

     ÉNÉE

    Par une telle nuit, fou d’amour et de joie
    Troïlus vint attendre aux pieds des murs de Troie
    La belle Cressida.

     DIDON, ÉNÉE

    Nuit d’ivresse et d’extase infinie !
    Blonde Phœbé, grands astres de sa cour,
    Versez sur nous votre lueur bénie ;
    Fleurs des cieux, souriez à l’immortel amour !

     ÉNÉE

    Par une telle nuit la pudique Diane
    Laissa tomber enfin son voile diaphane
    Aux yeux d’Endymion.

     DIDON

    Par une telle nuit le fils de Cythérée
    Accueillit froidement la tendresse enivrée

    De la reine Didon !

     ÉNÉE

    Et dans la même nuit hélas ! l’injuste reine,
    Accusant son amant, obtint de lui sans peine

    Le plus tendre pardon.

     DIDON, ÉNÉE

    Ô nuit d’ivresse et d’extase infinie !
    Blonde Phœbé, grands astres de sa cour,
    Versez sur nous votre lueur bénie ;
    Fleurs des cieux, souriez à l’immortel amour !

    (fin de l’Acte IV)
    Voir ici

    Descendu des hauteurs du net via OB et deezer, voici une excellente version avec Roberto Alagna dans le rôle d'Enée.

    Et maintenant ma version de référence, dans laquelle je regrette que la voix du ténor couvre un peu celle de Didon.

     

    Disque les Troyens

    À suivre ici

     

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